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poétique de la vie humaine (4) » qui chez la plupart des hommes se laisse tôt affaiblir ou supprimer, Wordsworth les a conservées intactes après la dangereuse épreuve de la premiere solitude, lorsqu'il fut détaché de sa mère pour marcher seul et pour chercher à tâtons le monde visible. Bien que les supports de ses affections fussent enlevés, « l'édifice resta debout cependant, comme soutenu par sa propre vie interne (2) ». C’est à la persistance de ces dons qu’il a dû son ardent désir et sa vive joie d'apprendre chaque jour quelque chose de nouveau sur ce monde où tout ce qu’il voyait lui était cher. C’est à cela qu'il a dû cet œil vigilant et cette oreille aux aguets pour saisir les secrets de la nature et de l’homme. C'est à la force ou à la beauté surajoutées par lui aux spectacles extérieurs qu’il est redevable de ses sublimes ou radieuses visions (3). C’est sa vive sensibilité qui a permis aux objets de s’imprimer en contours si nets et en couleurs si intenses que leur image se pose comme une substance sur son esprit et qu’il a peine ensuite à la distinguer des objets qui tombent sous ses sens (4).
Nul moins que lui n’a senti son âme s’évanouir, sa personnalité s’absorber dans l’univers. La sienne est au contraire à ce point irréductible, ardente à ce point que sa chaleur fait fondre en elle, comme en un creuset central, la substance solide du monde. L’écolier de Hawkshead a parfois le sentiment « que les choses se détachent, s’écroulent et disparaissent autour de lui; que, seul vivant, il marche dans un monde irréel (5). » «Illui est parfois impossible de croire que les choses extérieures ont une existence extérieure. Il communique avec tout ce qu’il voit, non comme avec quelque chose de séparé de sa propre nature
(1) Prélude, II, 261.
(2) Ibid., 265-281.
(3) Tbid., 281-329.
(4) Excursion, 1, 136-9. L'éducation du colporteur est en abrégé et avec quelques variantes celle de Wordsworth.
(5) Ode on Intimations of Immortality, st. 1x.
immatérielle, mais comme avec quelque chose qui lui serait inhérent. Maintes fois, en allant en classe, il a dû tâter fortement un mur où un arbre pour sortir de cet abîime d’idéalisme et rentrer dans la réalité (1).» Mais, au lieu de fuir ces extases, il lui arrive souvent de les rechercher. Le matin, il soulève le loquet de sa chaumière avant qu’une seule cheminée commence à fumer dans le village, et s’en va seul s’asseoir dans les bois, sur une butte en saillie d’où il contemple les premières clartés de l'aube. « Alors, dans de tels moments, quand la vallée est déserte, il se répand sur son âme un calme si divin que les yeux de son corps sont entièrement oubliés et que ce qu’il voit lui semble être quelque chose qui est en lui, un rêve, un paysage de la pensée (2). »
S’il sort de ces extases dans lesquelles il porte en lui le monde, et s’il revient à la notion de l’univers réel, sa personnalité n’en demeure pas moins suprême et toute-puissante. Mais d’absorbante qu’elle était, elle devient débordante. C’est sa propre nature qu'il prend pour type de toutes les natures, la loi de son être qu'il impose à tous les êtres. Il conçoit tout à son image. Comme la joie emplit sa vie, «il attribue à toutes les natures inorganiques ses propres jouissances ». « Il voit les bonheurs répandus autour de lui comme un océan.» Comme il a le sentiment de sa propre vie intense, il a besoin de sentir vivre «tout ce qui se meut et tout ce qui semble immobile..., tout ce qui bondit et court, tout ce qui crie et chante ou fend les airs heureux; tout ce qui glisse sous la vague, plus encore : la vague elle-même et la redoutable profondeur des eaux. » Partout, il voit le bonheur parce qu'il est lui-même heureux; la vie, parce qu'il est luimême vivant (3). |
Cette faculté qui anime, réchauffe et colore le monde visible,
(4) Ode on Intimations of Immortality, note-préface.
(2) Prélude, II, 339-352.
(3) Ibid., 316-418.
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n’est pas autre, à l’en croire, que l’essence même du génié poétique. Il possède dès lors l’imagination créatrice. « Un pouvoir plastique habite en lui ; ila une main façonnante qui agit capri-cieusement, une âme locale en guerre avec la tendance générale, quoique le plus souvent strictement subordonnée aux choses extérieures avec lesquelles elle est en communion. Une lumiere auxiliaire sort de son esprit et répand une splendeur nouvelle sur le soleil couchant, et l’orage nocturne s’assombrit encore en présence de ses yeux (1). » Jamais il n’a été plus essentiellement poète qu'à Hawkshead. Si les quelques vers qu'il y composa sont presque tous d’un écolier, c’est qu'ils ne jaillissaient pas directement de la source intime de son être ; c’est qu’il n'avait pas encore pris conscience de la force originale qui était en lui. Son séjour à Hawkshead fut pour lui «le temps des semailles », et la moisson ne devait sortir de terre que quelques années plus tard. Son imagination devait rester longtemps encore inemployée ou mal employée. Mais elle était en lui dès lors, vivace et grande. Il n’avait pas vainement été témoin « des apparitions de Ja nature dans le ciel et sur la terre »; 1l n’avait pas vainement entrevu « l’âme des lieux solitaires (2) ». Sa première éducation poétique et morale était achevée, eten songeant comment et par qui elle lui avait été donnée, il a pu se répandre en actions de grâces envers sa souveraine et toute-puissante éducatrice : « Sagesse et Esprit de l’univers, Ame quies l’éternité de la pensée, qui donnes aux formes et aux images une vie et un mouvement sans fin, ce n’est pas en vain qu’à la lumiere du soleil ou à la clarté des étoiles tu as, dès l’aube de mon enfance, enlacé pour moi les passions qui édifient l'âme humaine, non avec les œuvres petites et vulgaires de l’homme, mais avec les objets sublimes, les choses durables, avec la vie et la nature, purifiant
(1) Prélude IT, 362-376. Lie | (2) Ibid., 1, 464-6. est 9
ainsi les éléments du sentiment et de la pensée et sanctifiant par celte discipline la souffrance et la crainte, au point que nous reconnaissons une grandeur dans les battements du cœur (1). »
. Pour qui à reçu les leçons de la divine éducatrice, il est difficile de ne pas mépriser un peu celles des hommes. Aussi Wordsworth, puisant dans le souvenir de sa propre éducation toutes ses idées sur l'éducation, devait-il se montrer indifférent ou hostile aux systemes nouveaux que ses contemporains imaginérent et essayerent en si grand nombre. Avec linitiateur de toutes ces réformes, avec Rousseau qui avait voulu soustraire l'enfant à la tutelle de l’homme pour le rendre à celle de la: nature, il semblerait d’abord qu’il dût être en parfaite intelligence. Rousseau n’avait-il pas formulé la plupart de ces prin cipes qui trouvaient leur application à Hawkshead ? N’avait-il pas dit que « la plus grande, la plus importante, la plus utile régle de toute l'éducation, ce n’est pas de gagner du temps, c’est d’en perdre (2) ». N’avait-il pas affirmé que le meilleur emploi de son temps que l'enfant pût faire, c'était d’être heureux, « de sauter, jouer, courir toute la journée (3)? » Malgré son aversion pour les écoles publiques, n'eût-il pas pris plaisir, s’il eût visité Hawkshead dans son voyage en Grande-Bretagne, en 1766, à voir vagabonder de tous côtés une troupe de vivants Emiles moins érudits que vigoureux ?
Sans qu'il le dise jamais, et qu'il le veuille où non, Words-
(1) Prélude, I, 401-414.
(2) Emile, livre II.
(3) Ibid,
Ce
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worth est, en effet, plein de Rousseau. Comment en eût-il été autrement? L’Æmale était alors dans l’air de toute l'Europe, et l'Angleterre en était imbue comme le continent, On en compte en quatre ans seulement, de 1763 à 1767, quatre traductions anglaises. La Rousseaumanie, là comme ailleurs, non contente de se révéler par des œuvres imitées ou inspirées de l'Æmaile, comme le Tirocinium de William Cowper, se manifestait encore par la mise en pratique des doctrines, accompagnée des plus curieuses excentricités. Thomas Day (1748-1789), l’auteur de Sandford et Merton, qui proclamait Rousseau « le premier du genre humain », essayait de faire sa vie en tout conforme aux principes du maître et, qui plus est, obligeait celle qu'il prit pour femme à se modeler sur la Sophie du philosophe (1). Richard Edgeworth (1744-1817), son ami et le père de la célèbre femme-auteur, venait en 1771 présenter à Rousseau son fils âgé de six ans qu’il élevait scrupuleusement à lEmile, faisant de lui un jeune sauvage idéal, d’une force et d’une agilité merveilleuses, intrépide et généreux, mais qui ignora toujours ce que c'était d’obéir, devint absolument intraitable et refusa obstinément de faire ce qui ne lui plaisait pas, c'est-à-dire de travailler à un travail quelconque. Le poète James Beattie, vers 1773, enseignait Dieu à son fils, dès que celui-ci sut l'alphabet, en semant du cresson dans des sillons qui dessinaient les initiales du nom de lenfant et en lui faisant dire qu’une semblable combinaison de formes ne pouvait être l’œuvre du hasard. Beattie voulait, par cette leçon de choses, réfuter une des idées particulières de Rousseau ; mais comme l'influence du philosophe genevois éclate dans la forme même que prend la réfutation ! (2)
Ce sont là quelques-uns de ceux qui étaient déjà hommes quand
(4) Voir Dictionary of National Biography, article sur Thomas Day. (2) The Poetical Works of James Beattie. Aldine Poets. Memoir of J. B., p. LXVI-LXIX. ; nie
l’'Æmile parut. Wordsworth appartient à la génération suivante, à celle où figure plus d’un spécimen de l'éducation nouvelle. Il en devait compter un au moins au nombre de ses amis, Robert Southey, dont la tante, qui s'était chargée de l’élever, avait acheté l’Æmile pour diriger son neveu selon la bonne méthode(1{). Le résultat fut qu’à vingt ans Southey avait « la tête pleine de Rousseau (2) », qu’il était républicain et «pantisocrate », qu'ilse mariait par amour au défi des convenances et de la fortune, et qu’il se faisait mettre à la porte par son imprudente éducatrice. Partout autour de Wordsworth ce sont enthousiastes de Rousseau que nous voyons. La plupart il est vrai, tels que Charles Lamb (3), Charles Lloyd (4) et William Hazlitt, aiment et admirent surtout les Confessions ou la Nouvelle Héloïse. Mais Thomas Poole, l'actif et intelligent fermier du Somerset, quelle préférence il marque pour l'Émile ! « Je n’ai jamais éprouvé, écrit-il le 2 avril 1796, en lisant la littérature anglaise de plaisirs comparables à ceux que je ressens en lisant la française. L’É’mile de Rousseau, par exemple, quel livre c’est là ! Comme il pense et comme il fait penser ! ainsi qu’on l’a bien dit (5). » Et le philosophe William Godwin qui sera pour un temps le maitre intellectuel de Wordsworth résumait l’opinion de bon nombre d’esprits en déclarant que, « malgré un perpétuel mélange d’absurdité et d'erreur, l’Émile était le principal réservoir de vérité philosophique qui existât encore dans le monde (6) ».
Mais alors même que nous ne saurions pas Wordsworth de
(1) Edward Dowden, Robert Southey, p.6, English Men of Letters. (2) Ibid., p. 26.
(3) Lettre de Lamb à Coleridge, 8 novembre, 1796.
(4) Charles Lloyd, par de Quincey. The collected Works of Thomas de Quincey edited by David Masson, 1889, vol. II, p. 388-390.
(5) Mrs Sandford, Thomas Poole and his Friends, 2 vol., 1888, vol. I, p. 167.
© (6) Inquiry into Political Justice, 1793, vol. IT, p. 503-504.
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toutes parts entouré de disciples et d’admirateurs de Jean-Jacques, son œuvre seule suffirait à nous révéler l'influence exercée sur lui par le philosophe génevois (1). Influence la plus grande peut-être qu'il ait subie, d'autant plus profonde qu’elle ne peut être localisée dans un endroit de son œuvre ni dans un moment de sa vie, mais qu’elle est partout. Et cependant c’est surtout par la lutte contre ce qu’il juge être les erreurs de Rousseau que se manifeste cette filiation. Si Wordsworth est inévitable ment d'accord avec lui sur la plupart des principes, il se sépare de lui sur presque toutes les conclusions. 11 est comme lui convaincu de la bonté originelle de l’enfant, de la finalité bienfaisante de ses instincts, des dangers qu'offre la continuelle ingérence dans son cœur droit et pur de l’homme vicié par la société. Mais Rousseau, préoccupé par le souvenir de sa perversité précoce, ne donne sa confiance à l’enfant d’une main que pour la lui retirer de l’autre ; afin de le retenir dans sa droiture première il se croit obligé de prendre les précautions infinies qu’inspire la méfiance la plus méticuleuse ; pour le protéger contre l’influence mauvaise des hommes, il croit devoir placer auprès de lui un homme toujours présent mème lorsqu’il se cache, toujours agissant même lorsqu'il semble ne pas agir ; certain à l’avance de le voir succomber s’il vit de la vie ordinaire et s’il prend part à la mêlée humaine, il imagine de le transporter au pays d’utopie où les êtres et les choses ont son instruction pour seule raison de leur existence. Wordsworth ne partage pas ces craintes soupconneuses et se rit de ces précautions impraticables autant que vaines. Pour lui la bonté de l’enfant n’est pas une abstraite vertu capable de se réaliser seulement dans un séjour idéal ; elle n’est pas un cristal fragile qui se brise au plus léger contact. « Notre enfance, notre simple enfance est assise sur un trône
(1) L'Emile (édition en 2 volumes, de Francfort, 1782) et les Confessions (édition en 2 volumes, de 1782) figuraient parmi les livres de sa pauvre bibliothèque.
qui a plus de force que tous les éléments (1). » Il ne suffit pas de la déclarer innocente et de la comparer au vase immaculé dont nulle souillure n’a encore terni la pureté. Ge serait peu que cette candeur inerte, à la merci de tous les grains de poussière du dehors. Sa bonté est une puissance qui agit sur le monde réel et qui transforme en bien les éléments mêlés dont le monde se compose, Elle est au fond une heureuse adaptation à l’univers, un élan dans la voie la plus sûre vers le but le meilleur de la vie humaine. Que l’homme fait ne prétende pas faciliter la marche de l’enfant en écartant les pierres où il suppose qu’il trébuchera. Car l’homme ignore le chemin que l'enfant doit suivre et en voulant le préserver des obstacles il risque de les mettre justement sur son passage. Et qu’il ne regrette pas pour l'enfant la disparition d’un état de nature où se fût exercé librement le jeu de ses facultés, car l’état de nature c’est celui où l'humanité conduite par ses instincts naturels est arrivée dans chaque siècle, et rien ne serait plus factice et plus de création humaine qu’un retour à la vie sauvage en pleine civilisation. Il faut donc, au lieu de se poser en réformateurs de l’éducation, continuer simplement à l'enfant celle que la sagesse progressive des âges a faconnée pour lui. Sa lente formation est comme une garantie d'excellence etde divinité. Toute nouveauté au contraire, alors même qu’elle se couvre du nom de la nature, est œuvre douteuse, née du raisonnement suspect de l’homme. Ainsi quel a été le résultat de la révolution prêchée par Rousseau ? Partis comme lui de l’amour et du respect de l'enfance, les éducateurs de la fin du xvin° siècle sont devenus à leur insu ses plus implacables et ses plus aveugles tyrans. Ils l'ont étudiée et analysée avec tant de zèle qu’ils ont eu l'illusion de la comprendre toute et de savoir d’une science infaillible ce qui lui convenait. « Ges grands architectes de notre époque qui ont
(1) Prélude, V, 508-510.
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Jetéunlarge pontsur lechaos indocile de l'avenir rendu obéissant à leurs ordres ; ces hommes assez experts pour faire agir les livres et les choses sur l’esprit de l'enfant avec la même sûreté que le soleil agit sur la fleur; ces geôliers de nos facultés, ces sages dont la prescience voudrait commander à tous lesaccidents et nous enfermer comme des machines le long de la route qu’ils ont tracée, quand donc leur présomption apprendra-t-elle que dans le progrès irréfléchi du monde il est un esprit plus sage que le leur qui travaille pour nous, qu'un œil plus puissant que le leur est ouvert sur nous, nous prodiguant ses bienfaits et soucieux de notre bien, même aux heures de notre vie qui semblent les plus infécondes ? (1) » Pour leur prouver qu’ils ne peuvent tout prévoir ni tout régler, Wordsworth leur cite une imprévue et puissante leçon d'imagination quela Nature donnait à un de ses camarades :
« C'était un enfant que vous connaissiez bien, falaises et îles du Winander ! mainte fois le soir, quand les premières étoiles commençaient à se mouvoir le long des arêtes des collines, les unes se levant, les autres se couchant, il s’est posté seul sous les arbres ou près du lac qui luisait faiblement ; et là, les doigts entrelacés, serrant étroitement ses deux mains paume contre paume et les élevant jusqu’à sa bouche, il s’en servait comme d’un instrument pour contrefaire et hucher les hiboux silencieux afin de provoquer leur réponse. Et les hiboux huaient à travers la vallée liquide, et huaient encore, ripostant à son appel, et c’étaient de longs ululements, des salves de clameurs, des échos sonores qui redoublaient et se répercutaient, joyeux concert de cris étourdissants. Et si parfois un silence prolongé déconcertait ses plus habiles efforts, alors, tandis qu’il était. suspendu pour entendre dans le silence, le choc caressant d’une douce surprise a porté profond dans son cœur la voix des tor-
(1) Prélude, V, 347-363.
rents de la montagne, ou bien le paysage visible est entré à l'improviste dans son esprit, avec tout son solennel décor, avec ses rocs, ses bois, et ce ciel incertain que reçoit dans son sein le lac immobile (1). »
Voilà sans doute une sensation subtile et rare dont les éducateurs que combat Wordsworth ont dû rire comme d’une bizarrerie insignifiante, embellie et grossie par l'imagination du poète. Mais Wordsworth ne l’a pas choisie telle sans dessein. Il a pleine conscience d’avoir été façonné lui-même par une multitude de menues sensations semblables qui passeraient pour également étranges et exceptionnelles. Et justement ce qu’il veut prouver, c’est que l’âme de l’enfant est mystérieuse pour l’homme, que ce que l’homme en sait est peu de chose au prix de ce-qu’il en ignore, et que dans une telle ignorance l’abstention s'impose comme un devoir. Et en fait, c’est à une négation presque absolue des droits de l’homme sur l'enfant qu'il en arrive. Il est « convaincu dans son cœur du peu que ces formalités auxquelles seules avec une présomptueuse confiance nous donnons le nom d'Education, ont affaire avec le sentiment réel et le sens juste (2) ». Le symbole d’une eau courante par lequel il aime à se représenter la vie humaine était bien fait pour le confirmer dans son principe d'abstention. Alors que les philosophes du xvir* siècle trouvaient légitime d'inscrire le plus de faits possibles et le plus de leurs pensées sur cette page blanche qu'était pour eux l'esprit de l'enfant, Wordsworth qui considérait l’enfance comme la source du fleuve de vie avait peur d’y trouver des traces trop manifestes du travail humain, comme il eût gémi de voir rectifier les sinuosités du Duddon ou du Derwent, Cette source qui jaillit dans la montagne, dont les brusques détours contrarient votre goût pour la ligne droite, dont les bonds impétueux inquiètent votre prudence, vous voulez la
(1) Prelude, V, 364-388.
(2) Zbid., XIII, 168-172.
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diriger, la canaliser, et l'assagir dès sa naissance. Cela est bien ; mais prenez garde qu’en lui faisant suivre une inflexible marche vous ne déformiez sa capricieuse beauté. Surtout, ayez soin de ne pas laisser perdre une seule goutte de l’eau précieuse, car vous êtes incapables de réparer cette perte, et vous diminuez ainsi sa vie. Vous lui ôtez une partie d'elle-même, un peu de sa vigueur originelle ; vous l’exposez à traverser avec moins d’élan' la longue plaine qui l'attend au bas du mont natal, à ralentir plus tôt sa course, à s’arrêter plus tôt croupissante et inerte, à se sécher et à mourir plus tôt.
La vue des petits prodiges formés par l’officieuse éducation moderne, n'était pas pour modifier ses sentiments. Sans doute, à force de patience, l’homme peut arriver à produire une jeune merveille qui a tous les dehors de la science, de la vertu et de la sagesse. Mais est-il rien de plus insupportable et de plus triste que ce faux chef-d'œuvre, que cet enfant qui au lieu d’être un homme en germe est la copie en raccourci d’un homme fait ?
« Dressé de bonne heure au culte de la bienséance, on ne voit jamais cet enfant modèle Se mêler aux querelles ; ce serait bien au-dessous de sa dignité. Les présents débordent de sa main généreuse comme l’eau d’une fontaine. L’égoïsme ne saurait l’approcher, ni la petite troupe des plaisirs fugitifs le détourner de sa voie. Les mendiants vagabonds propagent son nom (1); les êtres muets le trouventtendre comme une nonne, et la crainte naturelle ou surnaturelle, à moins qu’elle ne l’assaille en rêve, ne peut pas l’émouvoir. Pour rehausser votre émerveillement, voyez comme ses remarques sont fines, comme est vif en lui le
(1) Locke voulait qu’on excitât l'enfant à la libéralité. Rousseau avait déjà protesté contre cette doctrine : « L’aumône est une action d’homme qui connaît la valeur de ce qu’il donne et le besoin que son semblable en a. L'enfant qui ne connaît rien de cela, ne peut avoir aucun mérite à donner ; il donne sans charité, sans bienfaisance. » Émile, livre II.
sens du ridicule. Il n’est pas aveugle sur les scandales du monde patenté, mais il est lui-même innocent autant que perspicace, et il pourrait prècher sur l’innocence. C’est un miracle de savoir scientifique ; il sait guider les vaisseaux à travers l'océan sans chemin, et vous en détailler toutes les finesses. Il sait déchiffrer l’intérieur de la terre et nommer les étoiles. Il connait le gouvernement des pays étrangers, peut vous enfiler des noms de districts, de cités, de villes, dans le monde entier, aussi serrés que les perles de rosée sur un fil de la vierge ; il passe au tamis, il soupèse, il met tout en question (1). Il a besoin pour vivre de savoir qu’il devient de jour en jour plus éclairé, sans quoi mieux vaut ne pas vivre, et il lui faut voir chaque goutelette de sagesse à mesure qu'elle tombe dans la citerne ridée de son cœur. Croissance contre nature dont il faut blâmer le jardinier et plaindre l'arbre ! — Pauvre vanité humaine ! si tu étais éteinte, il lui resterait peu de choses à aimer vraiment. Mais comment s'échapper ? car, toutes les fois qu’une pensée de naissance plus pure se lève pour le guider vers un climat meilleur, toujours quelque personne officieuse est là qui le guette pour le rameneren arrière et pour l’enfermer comme un mouton égaré dans le bercail de sa vanité. Cependant la Terre, la vieille aïeule, s’afflige de lui voir négliger les jouets qu’elle a
(1) Coleridge se moque de même des petits prodiges de son temps qui sont de précoces ergoteurs. Il demande qu'on développe chez l'enfant l'admiration et (en cela il diffère de Wordsworth) la mémoire. [Biographia Literaria, ch. 1.] La critique de l'enfant savant est fréquente à cette date. Voyez entre autres Châteaubriand (Mélanges littéraires. Article sur la Législation primitive de De Bonald, décembre 1802.) Châteaubriand propose de donner le fouet aux petits naturalistes qui définissent l’homme « un animal mammifère qui a quatre extrémités, don deux se terminent en mains ». La protestation continue, le type existant toujours. Pierre Loti, dont les souvenirs d'enfance présentent de saisissantes analogies avec ceux de Wordsworth, parle avec mépris « de ces petits Parisiens de douze ou treize ans élevés par les méthodes les plus perfectionnées et les plus modernes, qui déjà déclament, pérorent, ont des idées en politique » (Le roman d'un Enfant, par LXIT). La satire la plus vive est celle de Dickens dans son roman de Hard Times.
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inventés pour lui dans son amour : dans leurs couches sylvestres les fleurs se lamentent et les bords de la rivière sont déso= lés (1). »
Comme pendant à ce portrait de l’enfant modèle du jour que l’indignation du poète colore et accentue çà et là en satire, Wordsworth n’a pas besoin d’opposer un enfant idéal produit par une éducation imaginaire. Pour réagir contre ces adversaires ou ces faux disciples de Rousseau qui comprimaient dans l’enfant les élans de la joie enfantine et étouffaient l'imagination dans son germe, il n’est pas nécessaire à Wordsworth de créer de toute pièce un paradis d'éducation chimérique. IL n’est pas contraint d’édifier avec Bernardin de Saint-Pierre des « Écoles de la Patrie » où serait «un grand parc couvert de plantes et d'arbres du pays, jetés au hasard comme dans la campagne et dans les bois », où on nese servirait point «de cloches bruyantes pour annoncer les différents exercices, mais du son des flûtes, des hautbois et des musettes », où, tout ce qu’on apprendrait serait mis en vers et en musique ; où pour donner aux enfants des idées de Dieu et de la vertu, « des marguerites sur l’herbe, des fruits suspendus aux arbres de leur enclos seraient leurs premières leçons de théologie, et leurs premiers exercices d’abstinence ét d’obéissance aux lois (2) ».
Non plus qu’à cette factice bergerie 1l n’a besoin de souscrire aux moyens qu'avait proposés un de ses compatriotes pour faire naître le génie dans lenfant, conseillant « qu'on promenât ce nouvel Emile à travers les montagnes, les torrents, les précipices ; qu’on le perdit dans le silence des forêts, qu’on le conduisit sur la lave des volcans, qu’on lui en fit entendre les mugissements, contempler les éruptions ; que son séjour ordinaire fût un vaisseau, qui le transportât des déserts glacés du Nord
(1) Prélude, V, 298-340. ' ; (2) Bernardin de Saint-Pierre, Etudes de la Nature, XIV, De l'Education. Les Études sont de 1784.
UN1v. DE Lyon. — LEGouis 5
aux climats de la zone torride; enfin, qu’on fit passer sous ses yeux tout ce que la Nature physique présente de merveilleux et de sublime (1). »
Wordsworth n’a recours à aucun artifice semblable. Il ne demande pas à l'homme de faire éclore le génie ou pénétrer la joie dans le cœur de l’enfant. Il réclame seulement de lui qu'il laisse la joie se manifester et l’imagination se nourrir. Toute éclosion artificielle lui parait mauvaise ; il revendique pour l'enfant les défauts propres à l’enfant : il veut qu’il soit turbulent et non correct, égoïste et non prématurément généreux. Il n’a pas d'impatience excessive ni d’espérances fiévreuses et démesurées. Il ne souhaite pas d’écoliers meilleurs que ce qu’il fut et qu'étaient ses camarades de Hawkshead, «race de vrais enfants, ni trop sages, ni trop savants, ni trop bons; mais joueurs, frais et ballottés en tous sens par l’amitié et par la haine ; non sans ressentiment quand ils se croyaient dans leur droit; farouches, capricieux, patients, aventureux, modestes, timides ; fous dans leurs jeux comme les feuilies seches secouées par les vents ; quoique faisant le mal et l’endurant, et bien que souvent fléchissant sous le poids mystérieux de la vie (2), sous
(1) 11 m'a été impossible de trouver le titre anglais et le nom'de l’auteur de cet ouvrage qui est mentionné et analysé comme ci-dessus dans les Mois de Roucher (Paris, 1779, vol. I, p. 35, note). Roucher traduit par Moyens de donner du génie le titre de ce livre qu'il n’a pas lu, mais dont il a entendu parler. Ce qui caractérise bien l’époque, c’est que Roucher qui traita d'abord le sujet de ridicule ajoute qu’il cessa « de lui paraître déraisonnable lorsqu'on lui eût développé le système de l’auteur ».
Mais la plus amusante caricature qu’ait produite la lecture inintelligente de l'Émile est sans contredit l'Étève de la Nature, de Gaspard Guillard de Beaurieu (1763). Pour réagir contre l’éducation artificielle, Beaurieu qui est infiniment sérieux, & sahtideodté | et déclamatoire, garde en cage son élève jusqu'à vingt ans et le lâche ensuite tout nu dans une ile déserte.
(2) C'est l'idée de Rousseau : « J'ai pensé que la partie la plus essentielle de l'educauion d'un enfant, celle dont il n’est jamais question dans les éducations les plus soignées, c'est de lui bien faire sentir sa misère, sa faiblesse, sa dépendance et le pesant joug de la nécessité que la nature impose à l'homme. » (Nouvelle Héloïse, 5 partie, lettre 3 )
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la douleur, sous l’appréhension et sous l’effroi, pourtant ne le cédant pas en bonheur aux plus heureux de la terre (1) ».
Au lieu de déplorer les éléments mauvais qui avaient accès dans son collège, Wordsworth est plus près de s'en féliciter, car il eut ainsi l’occasion dès le premier âge d’étudier la nature humaine, ses subtiles voies et ses passions: Il avait devant lui un beau champ d’observation, «forcé de se tenir debout au milieu d'intérêts en lutte, et devant le choc de caractères variés ; d'endurer et de noter ce qu'il ne comprenait pas, mais qw’il savait exister ; regardant à droite et à gauche parmi les mystères de l’amour et de la haine, de l’honneur et de la honte, sans être arrêté par une innocence trop délicate et des notions morales trop intolérantes, et des sympathies trop étroites ». De là une transition plus aisée vers la vie, car il avait de bonne heure appris &à séparer les deux natures ; celle qui sent et celle qui observe (2). »
On le voit, pour lui à Hawkshead tout fut bien, même le mal. L’écolier robuste a tout aimé dans son collège, même les coups donnés et reçus. Il n’a pas une protestation contre la ‘brutalité qui régnait alors dans toutes les pensions de l’Angleterre et dont il est impossible d'imaginer que Hawkshead seul ait été exempt. Ce montagnard vigoureux et dur n’a pas gardé un cuisantsouvenir des violences qui révoltèrent les âmes délicates de
.Cowper et de Shelley. Wordsworth n’a pas protesté contre le
(1) Prélude, V, 411-420. — C'est encore un portrait fort ressemblant à celui que Rousseau avait fait des petits Génevois. « On était plus grossier de mon temps. Les enfants rustiquement élevés n'avaient point de teint à conserver et ne craignaient point les injures de l’air auxquelles ils s’étaient aguerris de bonne heure... Timides et modestes devant les gens âgés, ils étaient hardis, fiers, querelleurs entre eux; ils n'avaient point de frisure à conserver; ils se défiaient à la lutte, à la course, aux coups; ils se battaient à bon escient, se blessaient quelquefois, et puis ’embrassaient en pleurant. Ils revenaient au logis suants, essoufflés, déchirés; c'étaient de vrais polissons; mais ces polissons ont fait des hommes qui ont dans le cœur du zèle pour servir la Patrie et du sang à verser pour elle. » (Lettre sur les Spectacles, édit. Léon Fontaine, S 192.)
(2) Prélude, XIV, 329-347.
mal parce qu'iln'en avait point souffert et qu'en évoquant à travers les années sou séjour à Hawkshead il ne voyait apparaître que des images de félicité dans un cadre délicieux. $es seuls souvenirs étaient « de plaisirs qui se posent sur l'intelligence entr”éclose aussi abondants que les gouttes de rosée du matin ; de savoir aspiré insensiblement comme un parfum ; de dispositions qui se glissent dans l'esprit comme une musique venue on ne sait d'où; d'images non évoquées qui se lèvent comme des vapeurs. ; de la nature enseignant la vérité par la joie et créant les facultés par des procédés de douceur et de délices (1)».
Est- ce pure fantaisie de la mémoire qui décore les sites déjà lointains? Non, car son affection pour Hawkshead s'était exprimée déjà à la veille de le quitter ; elle lui avait dès lors inspiré une véritable prophétie. Au moment de dire adieu à Hawkshead ileut comme une exacte vision de sa vie entière qui attirée par un charme irrésistible devait se clore dans les mêmes lieux où elle avait commencé. «11 y avait un bois de sycomores qui projetait ses branches sur le bord occidental du lae de Coniston, et formait une ombrage si épais et si long, qu'en ramant sous ce plafond de verdure, on s'imaginait longer la galerie d'un cloître. Or, un soir que Wordsworth canotait paresseusement avec ses camarades sous ces arbres, il observa les rayons d'or lancés par le soleil couchant, qui reposaient dans leur beauté silencieuse sur la crête nue d’une haute colline à lorient et ses pensées coulèrent en mots purs fraichement jaillis du cœur (2) » :
« Chères régions natales, je le prédis Par ce que j'éprouve en vous disant adieu :
Où que mes pas se dirigent,
Où que se termine ma course,
(1) Answer to the letter of Mathetes. Wordsworth's Prose Works, vol. I, p. 318.
(2) Prélude, VII, 459 47€.
CN