ACTE II, TABLEAU U
CATELiN, apercevant Marthe.
Ah! vous voilà, mademoiselle Calelinl il est bien tard!
HAHTHE.
Je sors de l’atelier, ma tante.
CATELIN.
Il y a plus de trois quarts d’heure que vous en êtes sortie, et il ne faut pas ce temps-là pour venir de votre magasin rue Saint -Denis, ici, rue de la Petite-Corderie, au marché du Temple.
Vous savez que c’est aujourd’hui jour de payement, et cela retient toujours quelques minutes.
M*"* CATELIN.
Au fait, tu as touché ta semaine... [Marthe la lui remet.) Pauvre petite!... il n’y a que toi qui songes à ta tante !... C’est diantrement sec pour deux personnes... il manque six francs. Vous baissez les yeux, Marthe!... Que sont devenus ces six francs ?
MARTHE
C’est que... je suis tombée au coin de la rue Phélippeaux... et, en tombant...
M“® CATELIN.
Eh bien! en tombant...
MARTHE. '
Mon argent a glissé de mon panier... il s’est répandu à terre.
M“* CATELIN.
On le ramasse, on se donne la peine de chercher... on demande de la lumière...
MARTHE
J’étais suivie par un homme, ma tante.
M“* CATELIN.
La belle affaire ! l’admirable raison pour sacrifier six francs ! comme si vous en aviez les moyens !... La moitié de ce que vous gagnez !
MARTHE
C’est que... cet homme s’était attaché à moi... j’avais eu déjà bien de la peine à l’éviter... et je n’y serais même pas parvenue, sans un cabriolet dans lequel était une dame et qui, a deux ou trois reprises différentes, nous a séparés.
M“® CATELIN.
Vain et frivole prétexte!
MARTHE
Voyez, ma robe est encoré tachée de boue.
M®* CATELIN.
'T’es-tu fait mal en tombant?... Ces scélérats d’hommes!...
Tu as bien fait d’éviter ses propos!... Etait-il bien rais?... Où t’es-tu blessée?...
MARTHE
Ici, légèrement. {Elle montre son coude.)
M“* CATELIN.
Mais c’est grave !... Pauvre Minette!... je vais te panser... une compresse te soulagera... Tu as bien le plus joli bras de Paris. Mars h quoi bon dans ton état? à quoi te sert une jolie jambe, pas même à l’empêcher de tomber... tandis que si tu étais danseuse, elle te rapporterait quarante mille francs comme un liard. '
MARTHE
Vous allez encore me parler théâtre, ma tante. Je vous l’ai pourtant dit souvent : j’aime mieux un autre état.
M™® CATELIN.
N’en est-ce pas un celui-là? Voyez cette difficile ! quand ses deux sœurs...
MARTHE
Je les aime beaucoup, mais je ne les imiterai pM. D’ailleurs je ne sais pas la musique comme RosaMna...
M“® CATELIN.
Tu danseras ; fais comme Thénaïs.
MARTHE
Je ne suis plus assez jeune pour apprendre la danse.
M“* CATELIN.
Eh bien I il te reste la tragédie, le drame, la comédie ; on s’y lance à tout âge. Je t’apprendrai à vibrer comme au Conservatoire. Voyons, vibre un peu. (Déclamant.) Oui, Mitrrrane, en secrrret l’orrdre émané du trrrone.
MARTHE, avec un peu d’impatience.
Mais, ma tante, je veux rester fieuriste.
CATELIN.
Je te battrais volontiers. Voyons, ne te fâche pas, ma petite Marthe... mais en vérité tu veux des folies, tu planes dans l’extravagant, tu te noies dans le simple. Viens sur mon cœur, ô mon enfant!... ta petite tante t’aime bien. Que veut-elle? poselui cette question. Te voir pimpante, courue, vêtue comme une Andromaque; mais tu veux être fleuriste, mauvaise enfant! sois-le. Seulement, ne viens jamais me dire : Je voudrais des brodequins verts, une écharpe rose, une voiture à marche-pieds, un sofa à la turque, un souper avec des vins d’extra; je te dirais : Mademoiselle Marthe, vous avez voulu être fleuriste, vous l’avez été, soyez-lo. J’ai habillé des reines, des princesses, des beautés ; fleurissez des bourgeoises, fleuris à perpétuité.