LA COMTESSE, MARTHE
LA COMTESSQ.
Vous êtes la maîtresse de monsieur de Saint-EvremondI
UARTUE.
Madame l
LA COMTESSE
Si le mot vous blesse. ., voyons.. VousTaimez et il vous aime. Ce n’est pas un crime. Il est libre, vous l’êtes aussi, mais écoutez-mni cependant... Votre raison... C’est à votre raison... que je parle. {À part.) Ohl comme je souffre ! [Haut.) Monsieur de Saint-Evremond appartient h une des plus illustres familles de France... Dans les romans on voit des alliances extraordinaires, bizarres, les ducs épousent leurs fermières... C’est faux! C’est lè un amusement dangereux pour l’esprit... Monsieur Je comte de Saint-Evremond ne vous épousera pas. Que serez-vous alors pourluiîSa maîtresse. Cela ne se doit pas, cela ne se peutpas Je ne le veux pas!
MARTHE
Ah! vous l’aimez aussi, madame.
LA COMTESSE
Moi!... qui vous l’a dit ?
MARTHE
Vous-même!... Votre pâleur, votre voix, vos regards... Ne le niez pas !
LA COMTESSE
Eh bien ! oui, je l’aime !
MARTHE
Voilh donc pourquoi vous vouliez me marier, m’enrichir, l’arracher de mon cœur, me faire renoncer h lui.
LA COMTESSE
C’est ce que je veux encore.
MARTHE
Vous!... Avec votre or, madame la comtesse, vous pouvez acheter un hôtel comme celui-ci, donner des fêles pour le remplir, avoir des chevaux, des voilures pour le quitter, quand vous êtes fatiguée de plaisirs et de fêles; mais, avec votre or, vous n’achèierez jamais, non, madame, le plus beau des palais, la fête qui ne Unit jamais dans le cœur d’une jeune fille : son amour! car son amour, c’est son âme ! et son âme, c'est Dieu ! et Dieu ne se vend pas!...
LA COMTESSE, iroviquement.
Pauvre enfant!...
MARTHE
Oh! pas de pitié, madame, car vous souffrez aussi! Je n’ai que lui, madame, sur la terre; je ne l’ai pas choisi ; il est venu vers moi... Tenez, madame, voici comment je l’ai connu : Un jour on quêtait dans une église, à Notre-Dame... On me présente le plat d’argent; je porte la main à mon tablier ; je croyais avoir... La jeune quêteuse attend... je rougis... elle attendait toujours... Je n’avais rien, pas un sou... Mon embarras était extrême... Je sens un bras dans la foule qui se glisse sous lo mien, et, au même instant, comme si elle fût tombée de ma main, une pièce d’or résonne dans le plateau. « Dieu vous le rende, » me dit la quêteuse en s’éloignant. Je me retourne... un jeune homme... Voilà, madame, comment mon amour commença.
LA COMTESSE
Comme dans tous les romans.
MARTHE
Comme une prière, madame. Gardez votre amour, mais ne blasphémez pas le mien. . ht si nous aimons toutes les deux M.de Saint-Evremond, sachez bien et ne l’oubliez pas, que c’est moi seule qu’il aime.
LA COMTESSE
Martho !
Ces grandes dames, parce qu’elles sont riches, parce qu’elles sont heureuses, elles voudraient encore...
, LA COMTESSE
Ah ! voilà ces grandes dames I elles sont bien heureuses, en effet!... Enviez-les, déchirez-les ! .. Est-ce qu’elles méritent quelque pitié? A peine nées, on comprime leur intelligence, on emprisonne leur volonté dans les mailles de fer d’une éducation servile. La jeunesse est-elle venue, on épie leur cœur pour leur faire un crime du premier sentiment qui cherche à y naître. Paraît-il, on l’arrache, ce sentiment, ce premier amour dont vous autres filles du peuple avez le droit de parer votre cœur et de le parfumer. Ah ! nous sommes bien heureuses !
MARTHE, à part,
Mon Dieu I que je lui ai fait de mal !
LA COMTESSE
Plus tard, on nous marie avec un homme qui .1 le double, le triple de notre âge; un homme blasé, triste, désenchanté ; mais on nous marie avec lui parce qu’il est riche, parce qu’il est préfet, banquier, général, que sais je !.. Tandis que vous autres.