CINQUIÈME LETTRE
à Félix A ruer s
Bade, j5 juin i835.
Que je te remercie, mon cher ami, de m'a voir répondu aussi vite! ta lettre est deux fois bonne. Elle est long-ue et elle est arrivée la première. Il fut un temps où c'était le privilège d'Adèle d'être avant tous au rendez-vous, et je n'oublierai jamais quelle douce émotion s'emparait de moi quand, me présentant à la porte de n'importe quelle ville d'Italie, je trouvais toujours cette pauvre amie qui m'attendait, souvent depuis bien longtemps, et qui semblait me dire de ne pas visiter la ville nouvelle sans la prendre à mes côtés. Voilà de ces choses indifférentes en apparence, que bien des gens ne comprendraient pas, et qui ont le privilège de provoquer mon attendrissement et mes larmes. Je suis tout à fait sous l'influence de misères semblables!...
Je t'ai parlé de mon malheur de ne point avoir rencontré Levol à Strasbourg. Que vais -je te dire, maintenant que je l'ai vu? C'est bien autre chose, et je n'étais pas à plaindre du tout. N'est-il pas venu de Strasbourg à Bade pour me consoler, pour me parler de mes aven-
tures avec moi? et il ne se doute pas qu'il n'a fait encore que me raconter les siennes. Jamais je n'ai rencontré un homme plus insupportable et plus ennuyeux. Quel bavard, grand Dieu ! il ne tarit pas sur ses bonnes fortunes, sur son imag^ination, sur la poésie qu'il a dans le cœur, ignorant sans douteque la poésie n'existe pas dans la tète de celui qui met six mois à traduire 20 vers de Dante et qui ne détache pas un seul instant les yeux de la terre où il marche. Les splendeurs du génie ne sont pas faites pourdes crétins de cette espèce. C'est une terre qu ils se promettent dans laquelle ils n'entreront jamais. C'est du reste un fort bon garçon et parfaitement bien intentionné, mais il a un orgueil si insoutenable, une fatuité si désespérante de naïveté et de conviction, un verbiage si fatigant, que j'aimerais mieux être sur les genoux de Tam-Tam pendant une représentation de Robert le Diable que de passer huit jours avec lui. Je commence à ne plus gémir sur les sourds-muets. Mais je viens à ce qui m'occupe le plus. Comment n'as-tu pas vu cette femme ? Par le père il te serait facile de savoir ce qu'elle compte faire. Maintenant que je suis à i5o lieues d'elle, il ne t'empêcherait pas de lui parler. Tu pourrais alors connaître le fond de sa pensée. Si j'avais l'espoir de la rejoindre, n'importe quand, je serais un peu tranquille. Cette femme me rendra fou tout à fait. Depuis que je vous ai quittés, jene vis pas : je n'appelle pas vivre, boire, manger et dormir plus ou moins. Il y a autre chose que cela dans une existence humaine. Si tu ne me plains pas parce que je remplis d'une manière presque satisfaisante mes fonctions animales, tu as tort, et je n'ai plus rien à te dire, mais ton esprit a trop de portée pour venir comme la mouche se frapper à cette vitre-là; moins elle mérite que je l'aime, cette femme, et
sous LOUIS-PHILIPPE 65
plus mon amour est grand. Gomme ces mères qui s'attachent davantage aux enfants qu'elles ont fait le plus souffrir, comme ces pères que l'on appelle Cassandres et qui obéissent à un instinct secret de la nature que Ton ne comprend pas, ayant toujours une préférence pour le plus débauché de leurs fils, pour leur premier qui leur a fait verser tant de larmes ! c'est aussi le premier né de mes amours. J'avais donné ce nom à des liaisons d'autrefois et je n'en comprenais pas bien toute l'étendue.
Tu trouveras ci-inclus une lettre que j'adresse à Dejean et que tu voudras bien mettre à la poste. Je lui dis de remettre chez toi une canne et lo louis qu'il me doit. Gardez-les-moi précieusement et n'en parle pas rue Grange-Batelière. J'en aurai sans doute besoin dans quelque temps ou tout au moins à mon retour.
Il faudrait faire dire à ma mère de bien mettre sur Tadresse Bade, par Strasbourg-, pour que les lettres ne s'en aillent pas me chercher en Autriche, où je ne suis pas.
Tâche de voir Ternaux. Fait-il quelque chose ? Qu'il m'écrive donc, le paresseux !
FLORIMOND LEVOL
Pas flatté, le petit portrait de Levol par Tattet. Ressemblait-il à loriginal ? Il y a des chances, car Tattet, pour avoir l'épigramme facile, n'était pas méchant et savait disting-uer le fort et le faible de tous ses compagnons de plaisir.
66 LA JEUNESSE DOUES
Mais les défauts de Levol, voire ses ridicules, n'enlevaient rien à son talent qui était aimable. On peut ouvrir son poème en quatre chants intitulé les Ag^es poétiques (i) et ses autres recueils, on y trouvera des vers qui valent ceux du Cénacle de la Muse française, et si les antholog"isteg, qui se multiplient de nos jours, prenaient la peine de parcourir les allées de son petit jardin, ils pourraient composer un assez joli bouquet avec ses rimes diverses. Gomment donc se fait-il que je n'aie pu trouver, dans une Biographie quelconque, seulement deux lignes sur lui, me donnant le lieu et la date de sa naissance? S'appeler Florimond et se voir chassé de tous les florilèges, c'est vraiment n'avoir pas de veine !
D'où venait-il ? J'ai cru longtemps, sur la foi d'une épître en vers adressée par lui à M. Boullée^ de U Académie de Lyon (2), et d'une autre à Jules Janin, en réponse à quelques phrases de son article inséré dans le Journal des Débats du 20 juin i838 (3) qu'il était d'origine lyonnaise. Mais il paraît qu'il était Parisien. Il faut bien, du reste, qu'il l'ait été de sang ou d'esprit pour avoir fait partie du cercle de la rue Grange-Batelière.
Un savant professeur de Lyon (4) m'écrit que Levol vint dans cette ville en i83o, en qualité de commissaire du roi près la Monnaie, qu'il s'y plut
(i) I vol. in-i2 chez J, Z. Brière, 1826.
(2) Lyon, imp. Rossary, i838, 16 p.
(3) Lyon, 1808.
(4) M. G. LatreiUe.
sous LOUIS-PHILIPPE 67
beaucoup et qu'il y contracta un certain nombre d'amitiés. Dès lors rien d'étonnant qu'il ait eu plus tard l'ambition de s'affilier à l'Académie de Lyon, et qu'il ait rompu un jour une lance pour elle avec « le prince de la critique ». C'était un moyen comme un autre de forcer sa porte. Par malheur, la tradition voulait à l'Académie de Lyon, comme à l'Académie française, toutes proportions gardées d'ailleurs, que le candidat eût la résidence. Ce n'est qu^en i84i que cette Académie créa, pour satisfaire certaines ambitions, douze places d'académiciens libres. Naturellement notre Florimond en brig-ua une. Nous avons l'épîtreen vers par laquelle il posa sa candidature. Nous ferait-elle défaut, que nous aurions appris la chose par une lettrede Tattet du 23 juillet i84i. Comme Levol n'était pas de Lyon, il fut en butte aux brocarts du Chauvain lyonnais.
Un fauteuil pour la gloire est un prix très frivole I On le donne à François, et Florimond le vole,
disait cette feuille.
Piqué au vif^ iFlorimond riposta :
Prenez de jolis noms ou des noms effroyables,
Vous avez beau signer, écrivains de rebut,
Trilby, Lutin, Follet, Astaroth, Belzébuth,
On dit toujours de vous : Ce sont de pauvres diables!
Tels étaient, en effet, les noms diaboliques sous lesquels se cachaient les rédacteurs du Chauvain
LA JKUNESSE DOREE
lyonnais. Vous pensez s'ils se cabrèrent sous le fouet de Florimond. Cependant aucun d'eux n'osa jeter le masque, si j'en crois cet autre quatrain de Lev^ol :
Ne vous étonnez pas que le petit Journal
Trouve à tous ses bons mots les auteurs peu sensibles :
Il offre sur son titre un cortège infernal
Et dans ses rédacteurs des esprits invisibles l
« Tout cela, disait Tattet, n'est pas d'un imbécile, mais c'est trop vieux de quarante ans » 1 II oubliait que nous sommes en province et que la province, en ce temps-là, retardait de cinquante ans sur Paris !
Ce qui prouve, d'ailleurs, que les traits de Levol firent mouche, c'est qu'un autre journal, intitulé le Rhône vint au secours du Chauuain lyonnais.
Mais Levol n'avait pas vidé son carquois. Il fit face au Rhône comme au Chauuain et lui décocha le quatrain que voici :
Le Rhône est un grand fleuve? eh! non, c'est un journal ! Mais comme l'abonné n'arrive pas en foule,
Grâce à ce litre original.
On peut dire aujourd'hui : c'est un journal qui coule.
Qu'en dites-vous? Décidément ce Florimond, tout bavard qu'il fût, n'était pas un sol, et s'il est vrai qu'il mit six mois à traduire vingt vers de Dante, il en mettait moins tout de même à aiguiser ses traits satiriques.