HENRI TERNAUX
Son père, Nicolas-Louis Ternaux, était le frère et Tassocié du grand manufacturier qui fut créé baron par Louis XVIII et prit une part active à la révolution de Juillet.
Le cachemire Ternaux est resté célèbre dans les fastes de la mode, et il n'y a pas si long-temps que la panonceau de cette maison se voyait encore à Tangle de la rue Richelieu et de la rue de la Bourse.
Né à Paris le 3o août 1807, Henri Ternaux était Taîné de quatre frères, qui tous marquèrent dans la politique, la magistrature, la fashion et les lettres.
Edouard, qui, en i833, fut nommé substitut au tribunal civil de la Seine, mourut procureur général à la cour de Paris. Il est Tauteur d'une excellente étude, parue en i83o dans la Revue de Paris sur l'Influence du gouvernement représentatif depuis quinze ans.
Woldemar fut un des lions les plus renommés du boulevard de Gand.
Mortimer, après avoir été député des Ardennes sous Louis-Philippe et la République de 1848, s'illustra par son Histoire de la Terreur,
Quant à lui, Henri, il débuta à vingt et un ans dans la diplomatie, mais n'y fit que passer. Attaché, le 16 novembre 1828, à la mission de M. Bres-
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son dans l'Amérique du Sud, il revint désenchanté de ce qu'il avait vu aux Etats-Unis, déclarant à qui voulait Tentendre que c'était le pays le moins libre de la terre, parce que, dès qu'on y voulait vivre à sa guise, on était montré au doigt et ramené malgré soi dans Tordre d'où Ton était tant soit peu sorti. Et Musset, un soir, chez Vigny, parlant du voyage de son ami Ternaux, se montrait fort choqué de ce que le jeune attaché d'ambassade, allant faire une visite au président des Etats- Unis, eût été suivi jusque dans ie salon de la Maison-Blanche par le cocher de fiacre qui l'avait amené (i). Cela révoltait son élégance et ses goûts aristocratiques.
Nommé, le i®'" novembre i83o, secrétaire de légation à Munich, Ternaux fut, deux ans après, placé hors des cadres des agents en activité de service, par suite de la suppression de son emploi, et ne reprit plus rang dans la carrière (2).
Il se mêla alors franchement aux camarades qui fréquentaient chez Alfred Tattet et fît la fête avec eux en attendant les événements.
J'ai trouvé récemment sous sa plume dans un vieux numéro de la Revue de Paris (3) un épisode des plus dramatiques de l'histoire de l'Amérique espagnole au xvi® siècle. C'est l'aventure extraordinaire d'un pauvre gentilhomme du Gui-
(i) Souvenirs di^ Juste Olivier.
(2) Note du Directeur des Archives du ministère des Affaires étrangères.
(3) N" du 3 avril 1887.
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puscoa, nommé Lope de Aguirre, qui, ayant passé jeune en Amérique et s'étant distingué par sa valeur dans toutes les guerres civiles du Pérou, au service des Pizarre, conçut un jour le hardi projet d'arracher au roi d'Espagne le plus beau fleuron de sa couronne, en fondant en Amérique un empire indépendant. Mais il périt victime de son audace après s'être couvert du sang de ses compaernons.
Henri Ternaux publia également, en i843, chez Firmin Didot, une notice historique sur la Guyane française dont Martin Doisy rendit compte dans le feuilleton du Globe du 28 janvier iS^d»
Entre temps il avait épousé la fille du général Gompans, pair de France, dont il ajouta le nom au sien pour se distinguer sans doute de son frère Mortimer à la Ghambre des Députés. Ils y arrivèrent, en effet, presque ensemble : Mortimer, le 21 mai i844î comme député du collège de Rethel; Henri, le i4 septembre suivant, comme député du collège de Savenay, et ils n'y firent pas trop mauvaise Qgure. Henri surtout acquit très vite une réputation d'homme d'esprit par quelques interruptions pleines d'à-propos. Seulement comme il siégeait à gauche avec son frère qu'il avaitenlevé aux bancs du centre, et que, dans toutes les grandes discussions, il votait contre le gouvernement, il fut combattu ouvertement par l'Administration, aux élections de i846, en vertu de ce principe :
Qui n'aime pas Guizot n'estime pas son roi, Et n'a, selon Guizot, ni Dieu, ni foi, ni loi !
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II avait comme concurrents Lecourt qui, pour n'être pas encore de Grandmaison (i), n'en était pas moins le candidat officiel, et Ernest de la Rochette qui représentait le parti légitimiste. C'est ce dernier qui, trente ans plus tard, à Versailles, lors du vote de la Constitution de 1876, fit cause commune avec Gambetta pour fermer la porte du Sénat aux députés orléanistes qui briguaient les sièges d'inamovibles.
Hien que le cens électoral ne mît à cette époque en mouvement qu'un très petit nombre d'électeurs, la bataille fut très chaude, et Ternaux fut attaqué de deux côtés à la fois.
Le Courrier de Nantes, organe légitimiste, tout en rendant un juste hommage à la conduite et aux votes du député sortant de Savenay, refusait de voter pour lui, devinez pourquoi. La chose est à peine croyable, et c'est pourtant la pure vérité : parce qu'il avait voyagé dans une diligence — avec un tableau d'église !
Cela fit dire au National de l'Ouest, organe des libéraux de la région : « Candidats à la députation, évitez à l'avenir de monter dans les diligences chargées de tableaux d'église, ou craignez la colère du Courrier de Nantes. »
L'Administration usa pour le combattre de moyens plus méprisables encore.
(i) Nous avons vu, en effet, au Sénat, sous la République actuelle, un M. Le Cour-Grandmaison qui devait descendre de ce Lecourt. En tout cas il était comme l'autre de la Loire-Inférieure.
La veille des élections, le sous-préfet de Save^ nay fit remettre aux électeurs une dépêche contresignée de M. Duchâtel, leur annonçant que Ternaux s'était pourvu d'une candidature ministérielle à Murât.
— Quel Murât ? demanda Ternaux stupéfait. Je ne serais pas fâché de savoir si demain je serai Gascon ou Auvergnat, (i)
Et s'étant rendu à la sous-préfecture pour avoir communication de la dépêche en question, il écrivit au pied, sous le nom du ministre de Tlntérieur : (( Duchâtel a menti » 1
Le lendemain il était réélu par 170 voix contre i4i à la Rochette et 28 à Lecourt (2).
La Révolution de 1848 l'ayant rendu à la vie privée, il se retira dans son château de Castelliaque(Haute-Garonnej et y mourut le 29 octobre
(i) Il y a, en effet, deux Murât : l'un est dans le Cantal et l'autre dans le Tarn.
(2) Renseignements fournis par M. Vélasque. — Bibl. de Xantes et Arxh. de la Loire-Inférieure.