‹ La jeunesse dorée sous Louis-PhilippeChapitre 19 sur 96 · NEUVIEME LETTRE · texte numérisé non relu

NEUVIEME LETTRE

à Félix A r vers.

Du Chalet (Hoofleur), 16 juillet 1887.

Décidément, cher ami, que fais-tu? Restes-tu à Paris? Vas-tu en Touraine(i)? Entends-tu parler démon amante plus ou moins échevelée ? Je t'écris du Chalet de Guttinguer où je suis depuis deux jours et où je voudrais bien te voir. J'ai reçu à Caen une lettre de lui, et moi qui ne vais qu'à grand'peine de Paris à Auteuil, quand je suis là-bas, j'ai fait vingt lieues pour l'aller trouver. Nouvelle preuve que les vojag-es agrandissent les idées. Donne-moi de ien nouvelles à Caen jusqu'au 22, et jusqu'à la fin du mois à Alençon. La même indécision que tu me connais me tient toujours. Je ne sais jamais la veille si je t'écrirerai le lendemain de Nantes ou de Strasbourg" ou si je ne te serrerai pas la main à Bury. Dis-moi si Vernon est arrivée. T'amuses tu là-bas ? Astu une nouvelle maîtresse ? Pour moi, je suis dans le ravissement du Chalet de Guttingueret de sa forêt. C'est vraiment magnifique. Toute la journée je regarde la mer qui est tout près de nous, comme le badaud regarde l'eau couler. Ce calme et cette tranquillité me font

(i) Arvers avait delà iamille à Saumur.

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grand bien. Quelle belle chose, mon ami, que d'avoir encore au fond du cœur un petit coin intact qui s'ouvre à tout ce qui est grand ! Que de bonheur amassé pour plus tard si je sais toujours le respecter ! J'ai emporté avec moi un Victor Hugo. Je suis très ébloui de toutes ses splendeurs. C'est au-dessus de ma tête une seconde voûte étoilée qui vaut bien l'autre.

Je pars lundi pour Cherbourg. Sur ma route je verrai à Bayeux,la fameuse tapisserie brodée parla femme de Guillaume le Conquérant. Cela vaut bien la peine qu'on déjeune à Bayeux. Il y a à Caen quelques belles églises. Celle qui sert d'écurie à la remonte et qui a nom Saint-Nicolas est remarquable comme type sans mélange de l'architecture franke au xi^ siècle. L'église Saint- Pierre est au contraire un assemblage de tous les styles gothiques. La flèche est très belle et s'élance avec beaucoup de grâce et d'élégance. Comme la cathédrale d'Ulm l'église n'a qu'une tour qui lui sert de portail. Avec l'Abbaye-aux-hommes et l'Abbaye-aux-femmes bâties toutes les deux du temps de Guillaume, et deux ou trois vieilles maisons, dont celle de Malherbe, c'est tout ce qu'il y a de curieux à Caen. — Que fais-tu de Woldemar et de sa maîtresse ? A toi.

ALFRED T

LE CHALET DE GUTTINGUER (i;.

VIRGINIE «GUEUDRY

Si tous les chemins mènent à Rome, il n'y en

(i) Ce chapitre complète ceux que j'ai consacrés à Guttinguer dans mes livres sur Sainte-Beuve et Alfred de Musset.

avait que deux, en ce temps-ià, qui menaient au Chalet. C'était la route de Paris à Honfleur par Pont- TEvèque et Trouville, et la route de Paris à Honfleur par Rouen et Pont-Audemer. Gutting^uer prenait celle-ci, quand il s'arrêtait chez lui à Rouen (i), qu'il avait quelque affaire à y traiter avec Nicétas Periaux, son imprimeur, ou qu'il voulait montrer à quelqu'un de ses hôtes les ruines de l'abbaye de Jumièges qu'il a célébrée en vers et en prose (2) dans un livre délicieux. Ces jours-là, au

(i) Guttinguer eut longtemps une maison à Rouen, rue de Foatenelle, n» 35, et sa première femme possédait, près de cette ville, une propriété à Amfreville-Ia-Mi-Voie, où ils sont enterrés tous les deux.

(2) Quand parut ce petit livre sur Jumièges (iSSg) Charles Nodier écrivait à Guttinguer, le 28 octobre de cette année :

« Mon cher ami et maître,

« Ma fille me disputerait le plaisir de répondre à votre charmante lettre, si la pauvre femme n'était pas au lit côte à côte d une marmotte qu'elle m'a donnée il y a trois jours. Elle me charge donc de vous remercier de votre délicieuse prose et de vos vers délicieux, en attendant qu'elle puisse le faire elle-même.

« J'ai à vous remercier pour mon compte de l'inappréciable cadeau que vous faites à mon amitié, en me dédiant vos belles inspirations de Jumièges. Je ne comptais plus, hélas 1 sur tant de gloire, mort que je suis aux lettres humaines et enterré depuis trois ans dans la poudre des Dictionnaires ; mais si je suis tout fier que la lyre me conserve quelque souvenir, je suis plus heureux encore de celui de l'amitié. C'est surtout à ce titre que votre beau sonnet m'a profondément touché. J'y voudrais bien quehjues louanges de moins, mais dans la langue que vous parlez avec tant de grâce, les louanges ne tirent heureusement pas à conséquence.

On ne peut trop louer trois sortes de personnes. Les Dieux, sa maîtresse et son roi,

dit la Fontaine. On ne peut trop louer aussi ses amis, et je suis fâché qu'il l'ait oublié, mais vos lecteurs s'en souviendront. Donnezmoi donc votre livre, mon cher Guttinguer, et que ce reflet de votre beau talent qui va briller sur mon nom le sauve du moins

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