‹ La jeunesse dorée sous Louis-PhilippeChapitre 20 sur 96 · SOLS LOUIS-PHILIPPE · texte numérisé non relu

SOLS LOUIS-PHILIPPE

lieu de passer par Pont-Audemer, il prenait à Rouen la voie fluviale, descendait la Seine en bateau jusqu'à Jumièg-es, et de Jumièges jusqu'au Havre, pour débarquer le lendemain, au son des cloches de Saint-Léonard ou de Sainte-Catherine, dans le vieux port d'Honfleur, si amusant, si pittoresque, avec la porte du seizième siècle de la Lieutenance et les maisons cuirassées d'ardoises, se soutenant l'une l'autre comme gens en ribote, qui se détachaient en bleu foncé sur les gradins verdoyants de la côte de Grâce.

De là, sa voilure le conduisait au Chalet en quarante minutes par un chemin privé, ouvert en pleine forêt, qui s'embranche sur la route de Trouville, entre Vasouy et Griquebœuf, et qui n'a pas moins de dix-huit cents mètres de long.

Les invités de Guttinguer, venant de Paris, prenaient ordinairement la route d'Honfleur par Pont-l'Evêque et Trouville, comme étant la plus courte et la plus commode. Cela leur permettait de traverser l'admirable vallée de la Touques, de voir en passant les vieilles maisons de bois et les vieilles églises de Lisieux et de Pont-l'Evêque, et d'arriver directement au Chalet, en côtoyant la mer, de Trouville à Pennedepie, sans aller à Hon-

d'un entier oubli. On saura que vous m'aimiez, et c'est un titre à être aimé de tous ceux qui apprécient votre esprit et votre cœur. « Tout à vous pour toujours.

« Charles Nodier, « De l'Académie française. »

(L'original de cette lettre est en ma possession.)

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fleur, dont ils faisaient ensuite un but de promenade.

Quand Alfred Tattet vint au Chalet, il y avait environ vingt ans qu'il était construit. Je crois même qu'il fut le premier et long-temps le seul à attirer les regards sur la côte. Guttinguer en avait rapporté le modèle de la Suisse (i), pays d'orig-ine de son père (2), et l'avait élevé sur la partie de la forêt de Saint-Gatien qui lui était venue de sa première femme (3). Car Ulric, ainsi qu'il le

(i) C'est, en effet, un chalet suisse entouré d'un large balcon-promenoir et recouvert d'un toit débordant qui g-arantit ce balcon de la pluie. 11 se compose de (juatre pièces en bas, qui, du temps de Guttinf^uer, servaient de salon, bureau-bibliothèque, salle à manger et salle de billard, et de quatre chambres de maîtres au premier étage. Les domestiques couchaient dans les mansardes. L'intérieur n'offre rien de remarquable, en dehors de la cheminée du salon qui est en marbre bleu et de st^'le Empire.

(3) Le père de Guttinguer, Jean-Ulric, était originaire de Winfeldenet fils àt feu Daniel Guttinguer et d'Elisabeth Notzby. Son contrat de mariage nous apprend qu'il était marchand à Rouen lorsqu'il épousa au mois d'avril 1780 Marie-Rose Filleul demeurant en cette ville, paroisse Saint-André-de-la- Ville, fille de Nicolas Filleul, marchand, demeurant à Journy-en-Vexin , et de feue I\îarie-Calherine Catel. D'autre part l'acte de décès de Alarie-Rose Filleul (aojanvier 1829), nous dit qu'ils se marièrent à Paris le 27 février 1790 à la chapelle de l'auibassade de Hollande (située rue d'Anjou Saint- Honoré dans l'hôtel Nicolayqui fut ensuite la résidence de Moreau). La date de i79odoit être fausse. Gullinguer était directeur du Comptoir d'escompte de la Banque de France de Rouen, au moment du mariage de son fils. Il mourut à Amfreville-la-Mi-Voie, le 3o octobre i8a5. (Arch.de l'état-civil de Rouen et d'Amfreville-la-Mi-Voie.)

(3) La foret de Touques, située tout entière sur le territoire de Saint-Gatien, faisait partie de la vicomte d'Auge. Celait un fief de la Couronne. Les ducs d'Orléans en étaient devenus propriétaires par la cession cjui en fut faite — de la part de François I", roi de France, suivant acte rc(;u par jM'« Philippe Palanquin et Nicolas Comtesse, notaires au Chàlclet de Paris, ratifié par ledit François !•' au mois d'avril i53o — à Louise de Bourbon, princesse de la Roche-

M- GUTTINGUER née ViRGiNJE GuEtDRv

d'après une miniature appartenant à M, d'ErvillÉ.

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dit dans son roman autobio«j;^raphique à^ Arthur — fut marié deux fois : d'abord avec Virginie Gueudry, fille de Jacques-André Gueudry, ancien marchand boucher à Duclair (Seine-Inférieure), qui fît une fortune considérable comme soumissionnaire des armées de la République et de l'Empire (i), et puis avec Alexandrine-Angélique Bouquet, qui fut longtemps sa femme de la main gauche avant d'être la mère légitime de son fils Gabriel(2).

sur-Yon comme ayant bail de Louis et Charles de Bourbon, ses enfants, en échange des terres et seigneuries de Leuze et Condé que cette princesse avait, sur la réquisition du Roi, cédées à l'empereur Charles-Quint pour l'acquit de sa rançon de deux millions d'ccus.

Le 8 janvier 1798, en suite d'un cahier des charges en date du 27 novembre 1793, à la requête du mandataire spécial de Louis-Philippe-Joseph Egalité, la forêt de Touques fut adjugée à un sieur Jean-Baptiste Lakanal, demeurant à Paris, rue Montmartre, pour la somme de cinq millions deux cent mille Uvres. Le 3i janvier 1798, ledit sieur Lakanal revendit les 52/6o'nes de la foret à diverses personnes indivises, dont M. Gueudry pour trois soixantièmes. Ceux-ci administrèrent en commun la forêt pendant quelques années ; puis, chacun des acquéreurs devint propriétaire de son lot propre, à la suite de divers actes de partage.

[Renseignements puisés dans les titres de propriété du Chalet de Guttinguer.)

(i) Gueudry mourut à Amfreville-la-Mi-Voie, le 18 septembre 1807. Il avait épousé une demoiselle Marie-Françoise Parent qui mourut à Rouen, le i" février 1799.

(a) Le mariage de Guttinguer avec Alexandrine- Angélique Bouquet fut célébré à la mairie d'Honlleur le i^i" juin i835. Elle était née à Paris, le i5 décembre 1799, de Bouquet, Etienne, décédé à Paris le aojuin 1811, et de Marie-Aimée-GertrudeBandier, décédée leSo janvier 1809. Elle avait donc trente-six ans. L'acte de mariage dit qu'elle était domiciliée à Honfleur. La vérité c'est qu'elle y vivait depuis des années maritalement avec Guttinguer qui avait loué une maison rue du Puits et ne régularisa sa situation qu8 sur les instances du curé-doyen de la paroisse de Sainte-Catherine et d'un notaire qui lui servit de témoin. Deux ans et demi avant leur union, le 4 janvier

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On m'a certifié autour d'Honileur que, des deux, la vraie femme de Guttinguer, fut la première, entendez par là qu'elle tint la plus grande place dans sa vie, quoi qu'ils n'eussent vécu que huit ans ensemble. Rien de plus naturel, et d'ailleurs ce n'eût été que justice. Outre que Virginie Gueudry était encore une enfant au moment de son mariage (le 2 I février 1811), elle était jolie comme un cœur, orpheline de père et de mère pardessus le marché (i), et elle avait apporté en dot àGuttinguer près de quinze cent mille francs (2). C'est

i833, Ils avaient eu ensemble un enfant qui fut déclaré à la mairie de Rouen sous le nom de Jules-Gabriel Bouquet — qui était celui de sa mère et légitimé par leur acte de mariage.

(Renseignements fournis par M. Ch. Bréard, d'Hon fleur.)

(i) Elle habitait, au moment de son mariage, chez M. Eudeline, son tuteur, rue de Fontenelle, 82, à Rouen.

(2) Elle avait dix-huit ans, étant née à Rouen le 7 novembre 1792 ; Guttinguer en avait vingt-quatre, étant né dans cette ville le 3i janvier 1787. Aux termes de leur contrat de mariage, .lean-Ulric Guttinguer apporta en dot une somme de quarante mille francs « avancée par Monsieur son père sur sa succession. » Virginie Gueudry apporta tous ses droits sur la succession de son père, notamment la propriété de Saint-Gatien. A la mort de M"^ Guttinguer, l'actif de sa succession s'élevait à i.232,GoG francs, sur lesquels son mari avait droit à un quart en tonte propriété, soit 3o8.i5i francs et à pareille somme en usufruit seulement. Pour lui fournir cette somme, il lui fut abandonné le 26 juillet i832 (lors de l'émancipation de ses iilles qui précéda son second mariage et par voie de liijuidation)^ en toute propriété : i" la propriété de Saint-Galien, dénommée les trois-soixantièmes de la forêt de Touques pour 200.000 francs; la terre de Champeaux, près Vimoutiers (Orne), pour 76.000 francs ; 3« et le reste à prendre sur la masse de la succession. Et en usafruit seulement : i© la terre de Ouatre-Fa^Tils (près Argentan), pour 278.000 francs, et le reste à prendre sur la masse de la succession.

A la mort de Guttinguer, arrivée à Paris, rue Frochot, 6, le 21 novembre 18G6, la propriété de Saint-Galien (le Chalet) fut vendue

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avec cela qu'il mena vingt ans durant une vie de sybarite. Il devait donc un beau cierge à Virginie. Et le fait est qu'au Chalet tout nous parle d'elle, comme jadis aux Lilas de Gourcelles, et à la terrasse de Saint-Germain, tout nous parlait de Tauire, Ulric ayant voulu que chacune de ses femmes eût sa résidence propre, on pourrait dire sa petite chapelle. Et Tété dernier, en visitant le Chalet, sous la conduite de la bonne M™^ Dubourg, mère du propriétaire actuel, je fus frappé d'une chose, c'est qu'elle avait l'air d'ignorer la seconde femme de Guttinguer, comme moi j'ignorais jusqu'ici la première.

Elle commença par me montrer, au premier étage, la chambre de Virginie et celles de ses deux filles. Et comme à ce mot je lui marquais de l'étonnement :

— Mais oui, Monsieur, ses deux filles. Guttinguer eut deux filles de Virginie Gueudry. L'aînée, prénommée P^ose- Virginie (i), fut mariée à M.Herval de Vasouy, fils de l'ancien receveur des domaines du duc d'Orléans à Pont-l'Evèque. L'autre, Marcelle-Francine (2), épousa M. Moutier dont le petit-fils, M. d'Autemarre d'Ervillé, habite encore tout près d'ici, sur la côte.

par ses héritiers et adjugée pour 280.100 francs, le 4 juin 1866, à M. Victor Dubourg.

(Renseignements fournis par M. Albert Dubourg.)

(1) Née le II novembre 181 1, elle fut mariée le 28 avril i836.

(2) Née le 24 février i8i4, elle fut mariée le 7 mai i835.

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La chambre de Virginie, pour plus de calme, donnait, par derrière, sur les bois et communiquait avec celle de son mari par une petite porte dissimulée dans un ang-le. A côté s'ouvrait un petit oratoire qui n'existe plus. C'est là que matin et soir, pendant quelques années trop courtes, le mari, la femme et les enfants faisaient la prière en commun. — Ainsi l'avait voulu Virginie, qui était très pieuse , et Guttinguer , qui était protestant, l'avait laissée faire, par amour, et pour se conformer à l'engagement qu'il avait pris devant l'Eglise, le jour de leur mariage, a non seulement de ne point gêner sa future épouse dans l'exercice de la religion catholique-romaine, mais encore de permettre que tous les enfants que Dieu leur enverrait fussent élevés dans cette même religion (i). »

Virginie n'avait donc pas été étrangère à la crise de mysticisme que Guttinguer traversa après l'avoir perdue.

Sa chambre à lui donnait également sur les bois et communiquait à son cabinet de travail, qui était au rez-de-chaussée, par un petit escalier tournant dont on voit encore la place au fond du cabinet de toilette.

Mais les bois attirent la foudre. Une nuit, un orage terrible dont on parle encore dans le pays, s'abattit sur le Chalet; le ciel et la mer ne formaient qu'une nappe de feu , cependant que la toudre

(i) Extrait des registres de la paroisse Sainte-Maçdcleine, de Rouen, pour l'année 1811. communiqué par l'archevêché.

Ed

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