‹ La jeunesse dorée sous Louis-PhilippeChapitre 21 sur 96 · QÔ LA JEUNESSE DOREE · texte numérisé non relu

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ébranlait la terre, et que le vent et la pluie faisaient rage. Virginie qui était entrée en prières, au début de l'ouragan , eut une telle frayeur , qu'elle en fit une maladie dont elle mourut.

Les chambres des enfants s'ouvraient, par devant sur la mer. Toutes jeunes, elles purent l'admirer, en se réveillant, au fond de leur alcôve, et je ne sais pas de spectacle au monde plus propre à élever l'esprit que la vue de l'immensité. Sans compter qu'ici le tableau n'était pas monotone, et n'engendrait pas, comme tant d'autres, la lassitude ou le spleen. Il était très varié, au contraire, et bien fait pour charmer à la fois l'esprit et les yeux. A droite et à gauche, au premier plan, de chaque côté d'une belle pelouse, s'élevaient des massifs d'hortensias bleus qui, avec les allées couvertes de rhododendrons, étaient l'orgueil de Guttinguer et la gloire du Chalet. Au bas de cette pelouse dévalaient doucement en suivant les plis de la côte, des jardins, des champs, des prairies, traversés de bouquets d'arbres, et par là-dessus, à trois kilomètres environ, une mer de deux lieues et demie de large, ayant comme limite le port du Havre et les hauteurs de Sainte-Adresse.

Les grands hortensias bleus sont morts, et c'est dommage, mais les allées de rhododendrons sont plus belles que jamais (i) et la perspective n'a pas

(il Ces allées de rhododendrons sont uniques au monde. Couvertes comme des tonnelles, elles forment un labyrinthe de deux hectares d'étendue, où ces arbres merveilleux s'eachevctrent comme des lianes.

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sensiblement chang-é ; seul, le fond de la toile a subi quelques retouches du fait de Tagrandissement du Havre : il y a moins de voiles à l'horizon et plus de fumée sur la mer. La vapeur a tué les voiliers, ces grands oiseaux de la marine marchande.

Je comprends donc le ravissement d'Alfred Tattet devant ce tableau mag-nifique, et que Musset, Sainte- Beuve, Antoine de Lalour, Dumas, Arvers et tous ceux, hommes ou femmes (i), qui furent les hôtes du Chalet de 1825 à i85o, aient tressailli d'enthousiasme à cette vue.

Justement j'ai là, sous les yeux, le sonnet qu'Antoine de Latour (2) fit sur le Chalet quelques

(i) M^ie Victor Huço vint au Chalet en i835. Elle écrivait à Guttingiier le i5 juin 1889 :

« Comment c"êtes-vous pas dans votre forêt et dans votre maison d'où vous voyez la mer? Vous me dites pourtant que vous allez vous y rendre. Jouissez donc de ce que vous possédez, si c'est possible. »

Et deux ans après :

« Cher Ulric, que je serais heureuse de pouvoir accepter votre invitation ! J'ai c^ardé un si doux souvenir du Chalet et de la paix qu'on y goûte. Mais Victor n'est pas libre et j'irai cette année encore à Saint-Prix. Buvez à ma santé un verre d'eau fraîche de la fontaine Virginie et tâchez de m'envoyer un bouquet de vos beaux hortensias bleus. ^> {Lettres inédites tirées des papiers de Gnltinguer.)

(3) Antoine de Latour, dont je n'ai pas besoin de rappeler ici les titres littéraires, était précepteur du duc de Montpensier quand il fit la connaissance de Guttinguer. Il le servit de tout son pouvoir auprès du roi, de la reine et des princes, s'employa à le faire décorer par M.,deSalvandy et entretint avec l'auteur à' Arthur \xne correspondance régulière oh il y a beaucoup à glaner pour l'histoire de la littérature de la première moitié du dix-neuvième siècle. De celles de ses lettres qui sont en ma possession j'extrais les passages suivants : « Le ciel continue à être serein de toute façon pour nos belles fêtes. Au milieu de toutes ces magnificences ma fête à moi et peut-être la vôtre aussi, c'est le volume de Victor (Hugojque les Débats annon-

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jours avant Tarrivée de Tattet. Ce n'est pas un chef-d'œuvre, il s'en faut de beaucoup, mais tel qu'il est, c'est un document qui a tout de même son intérêt. Le voici :

cent ce matin, les Voix intérieures : les aura-t-il toutes écoutées?» — « Pendant que nous nous enfonçons sous ces sombres avenues de rimag-ination, le canon semble vouloir recommencer la poésie de l'Empire, non celle de Lormian ou d'Arnault, mais celle de Napoléon le seul poète de son lemps. Aurons-nous la guerre ou la paix ? mon ami, ni l'une ni l'autre, je le crains. L'Europe me rappelle en ce moment la scène des Deux Ours dans l'Ours et le Pacha, mais lequel des deux est le véritable ours, et lequel a le plus peur de l'autre? c'est ce que votre fils sait aussi bien que vous et moi. J'ai grand peur que vous n'ayez trop raison et que nous n'entrions dans l'ère de la barbarie. Gela vaudrait mieux que l'âge d'airain de la calomnie écrite. Après l'âge d'argent, l'âge de fer, etc., etc., il y a l'âge de la plume et c'est le pire... » (Lettre inédite du 20 octobre i84o.)

— Ce Sainte-Beuve est un singulier homme. Tenez, voici un lambeau de journal qui m'est tombé sous la main et où on le parodie assez drôlement.

— Lisez-vous le Journal de Paris ? Il vous attaquait l'autre matin de la même pierre que Sainte-Beuve. Il accusait Sainte-Beuve de vous avoir découverts, M. Vinet et vous. Vous verrez que le savant critique vous aura pris tous deux pour des contemporains de Ronsard 1

— Où j'étais ? à Dreux, et nous en arrivons, c'était bien triste. Les Débats d'hier nous ont donné tout le détail, mais l'impression solennelle de cette grande chose (les obsèques de la duchesse de Wurtemberg), il ne saurait nous la donner. La douleur du Roi avait toute la grandeur de son caractère, celle des Princes était vive et touchante. Une pensée nous soulageait tous, c'est que la Reine n'était pas là : en serait-elle revenue ? Le cadre de cette grande scène eût été beau avec un rayon de soleil. L'hiver ajoutait à la tristesse de tous. Ce Saint-Denis des rois de Juillet est sur une hauteur qui domine la ville, et comme la dynastie même de ces rois, il remplace une vieille citadelle en ruines. Malheureusement la chapelle est une déplorable construction dans le goût moderne. Je n'ai point vu les caveaux, un petit nombre ont été admis, mais ceux qui en sortaient avaient versé bien des larmes. C'est là qu'a éclate la douleur de ce pauvre père. Dieu veuille que nous y retournions bien tard, nous avons grand besoin de lui... » [Lrttre inédite du sg janvier i83g )

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Une blanche maison, et devant, un jardin Où parmi ses enfants, le maître vient sourire, Et feuilleter, assis sous l'odorant jasmin. Quelque livre où souvent il regarde sans lire ;

Au tomber de la nuit, le murmure lointain De ce grand Océan qui répond à la lyre. Dieu répandit ces dons, Ulric, sur ton chemin, Doux trésors d'un bonheur dont l'image m'attire.

Et c'est la vie, Ulric... jardin mystérieux Où de l'abîme, hélas 1 les esprits envieux Dans la plus belle fleur cachent plus d'une épine ;

Mais où parfois du moins nous pouvons, sur le soir, Aspirer la fraicheur de cette mer divine Qu'au fond de la pensée on entend sans la voir.

Hélas ! à cette époque (juillet iSSy), M^^ Guttinguer, première du nom, avait quitté depuis longtemps la terre (i) et son mari avait fini par la remplacer, mais son souvenir, de par ses filles, régnait toujours dans la forêt de Saint-Gatien. Il y a sous bois, à quatre cents mètres du Chalet, dans un endroit délicieux, une petite source qui coule éternellement sur un lit de cailloux de grès rouge. D'où le nom de Rouge-Fontaine qu'elle portait autrefois dans le pays. Guttinguer la débaptisa en l'honneur de sa femme et lui donna le nom de Virginie qu'elle a gardé. Naguère encore, on pouvait le lire sur un écriteau d'ardoise suspendu par lui au tronc du hêtre qui l'ombrage. Témoignage touchant que l'eau de cette source n'eut jamais pour Ulric le défaut de l'eau du Léthé.

(i) Elle mourut à Rouen, rue Fontenelle, 35, le i3 mars 1819.

Cependant, je remarque que dans ses premiers recueils de poésies où figurent tant de rers datés du Chalet, il n'y en a aucun en mémoire de Virginie. C'est à peine s'il y fait allusion dans la pièce charmante de l'Enfant malade qu'il a dédiée à sa fille Rose-Virginie (i), et dans la romance des Deux Orphelines qui contient ce joli couplet à l'adresse de ses filles :

Oui, doux objets de mes tendresses, Vous consolez mon souvenir ; Vos doux ree^ards sont des caresses Vos yeux sont remplis d'avenir; Votre bouche est pure et sincère Vos jeux aimables et touchants, Oui, mais hélas ! pauvres enfants 1 Hélas ! vous n'avez plus de mère !

Mais, en i844> quand il réunit ses œuvres poétiques dans les Deux âffes du poète, il éprouva le besoin de dire au public tout ce qu'il devait à sa première femme, et voici en quels termes il dédia ce livre à Virginie :

(i) « J'ai vu mourir ! lui dit-il, la mort est bien amèrel » — Cette pièce est datée de la Mi-Voie, mai 1821. C'était celle quepréférait Emile Deschamps. Rose- Virginie qu'il appelait Maria avait alors dix ans. A vingt ans elle faisait des vers qui ne manquaient pas d'une certaine grâce. J'en ai lu quelques-uns dans un album lui ayant appartenu, et sur lequel Sainte-Beuve et J.-J. Ampère écrivirent chacun une poésie imitée deWordsworth et de Klopstock. Cet album qui est aujourd'hui en la possession de M. d'Ervillé contient également des vers inédits de Guttinguer à sa fille Francine, intitulés Arrivée à Paris.

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