DÉDICACE
Ton nom ne fut jamais prononcé dans mes vers ! Ce fut respect, amour et piété, mon ange ! J'ai craint de profaner des souvenirs si chers.
Passag-ère en cet univers, Tu quittas un instant la céleste phalange.
Pour semer de fleurs mes déserts...
Et puis, tu disparus ! (mystère inexorable !) Pour me laisser sur terre à jamais misérable... Oui, malgré ces erreurs douces parfois, ces chants, Le malheur a suivi tous ces tristes penchants. De l'amour vertueux j'avais perdu les charmes. Mes liens se brisaient dans l'horreur, ou les larmes ; Ton nom seul survécut, mais si saint, si sacré. Si triste ! je n'osais ! j'ai gémi, j'ai pleuré : C'est un nom qu'on ne peut tracer que dans un temple; Je te rélèverai, je veux qu'on l'y contemple !
Ecoute : il est au bois une source, au vallon,
Au vallon que tu m'as donné. Là, soit ton nom !
Là, je le suspendrai dans le jeune feuillage,
Sur l'autel de gazon, terme de mon voyage ;
Là, naîtront pour le dire au milieu des senteurs.
Balancés par les vents, les arbres et les fleurs ;
Attaché dans le marbre au hêtre séculaire.
Il entendra souvent murmurer ma prière.
Mes regrets éternels, les frissonnantes eaux.
Cet autel, n'est-ce pas ? vaut mieux que des tombeaux !
Point de mort, de débris portant le doute à l'âme.
Un bocage sacré qu'éclaire un nom de femme,
La solitude amie : au bruit lointain des mers.
Les zéphirs embaumés se mêlant dans les airs,
Dans ces bruits solennels d'ineffable harmonie,
Un doux nom qui s'entend, un seul nom : Virginie !
Nous savons par le billet ci-dessus de M"^* Victor Hugo, que Guttinguer avait rempli son vœu, avant la publication de cette poésie. Et M. d'Ervillé,
son arrière petit-fils, possède un dessin au crayon représentant Ja petite ég-lise de la Mi-Voie et un coin de la propriété de Gutlinguer, au bas duquel Ulric a écrit ces vers datés de janvier i845 :
Témoin des jours choisis, doux et triste séjour, Où tant d'heures jadis au bonheur sont écloses, Je ne vois plus en toi, regardant à l'entour, Que pierre et que cyprès où fleurissaient les roses. Que la mort et le deuil où rayonnait l'amour.
Je ne m'étonne donc pas que Guttinguer ait voulu être enterré à côté de sa première femme.
Cependant, du jour où la seconde lui donna un fils, il semble bien que cet enfant devint l'objet de ses prédilections (i).
Et il j a dans ses Fables et MéditationSy immédiatement après la pièce de V Enfant malade, une belle ode à G^a^r/g/ qui porte la date d'octobre i835:
Benjamin ! Benjamin ! jeune fils d'un vieux père,
Qu'au beau livre de Dieu ton histoire m'est chère I
Que de fois je la lis, à présent que le Ciel
M'a fait un Benjamin dans mon cher Gabriel 1
Qu'on trouve là du cœur un étonnant mystère,
Un prodige où tout montre à bénir l'Eternel !
Puis, quels fertiles pleurs, vieux Jacob, que les tiennes.
Et que depuis longtemps, j'y viens mêler les miennes (2)!
Car vous en apportez avec vous, malgré vous,
Pauvres enfants suivis du Dieu fort et jaloux.
(1 ) Guttinguer eut, en effet, des tendresses particulières pour son fils. Quand il mourut, il l'avantai^ea par testament de la quotité disponible (soit un quart) sur sa succession.
(2) Lamartine, lui aussi, a employé le mot pleurs au féminin. Mais pourquoi Guttint^ucr a-t-il mis quels au masculin?
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Symbole déchirant de nos douleurs amères.
Tes peines, ô Jacob, racontent nos misères,
A nous, pères souffrants et par l'âg-e affaiblis I
Et d'abord, il faudra quitter ce jeune fils,
Qu'il aille en d'autres mains, aux terres étrangères!
Qu'il passe le désert où sont tant d'ennemis.
Oh I qui le veillera comme moi, sur la route !
Ma voix n'est-elle pas la seule qu'il écoute !
Qui lui criera : Prends garde, ici, là !... pauvres yeux,
Pour le suivre si loin, ah ! vous êtes trop vieux !
Qui le ramènera, s'il soutient le voyage ?
Me retrouvera-t-il, moi que dévore l'âge,
Qui vais vite à vieillir, quand lui, sur le chemin,
Joue et court, et me crie en me tirant la main :
« Viens donc, père, viens donc ! viens aux jeux de la terre,
a Avec moi ! marchons vite I » 0 tristesse, ô misère !
Que de vie et de joie en ces derniers enfans I
Quel éclat, sur ces fronts ! nous, que de cheveux blancs !
O Jacob ! premiers jours si solennels du monde,
Terre de Chanaan en prophètes féconde,
Vous nous apprenez tout, et vous nous retracez
Nos peines d'aujourd'hui dans nos malheurs passés !
Il ne faudrait pas prendre au pied de la lettre les vers où Guttinguer se donne comme un vieillard. En i835, il n'était pas si vieux qu'il avait l'air de le dire ; il était encore très vert, malgré ses cinquante ans et il resta jeune de corps et d'esprit jusque dans l'extrême vieillesse (i), mais c'est un fait qu'il était revenu de tout et qu'il en parlait comme
(i) Paul Foucher lui écrivait le 2 mars 1860 :
«... Si j'ai un moment dans ma vie toarbillonnée pour courir
jusqu'à l'allée Frochot, croyez que je le saisirai bientôt. En attendant,
si en vous promenant le mardi soir vous voulez bien — sans quitter
votre paletot, monter mes quatre étages, vous savez si je serai
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un sage, depuis qu'il avait épousé la mère de son fils Gabriel (i).
N'oublions pas, en effet, qu'Arthur (2) est de 1887, et que cette autobiographie de Gutlinguer édifia tout le monde à son apparition, même Sainte- Beuve qui, entre son voyage au Chalet, en i83o, et la publication de ce livre, avait eu, lui aussi, sa crise de mysticisme et connu tous les orages du cœur. Je me trompe : il y avait deux jeunes hommes parmi les familiers de Guttinguer, que le roman d'Arthur laissa froids, c'est Alfred Tattet et Alfred de Musset, les deux inséparables. Mais le vieux pécheur ne désespérait pas de leur conversion. Il disait au premier, à Bury, au mois de septembre i836 :
Un mot nous a frappés au Livre salutaire (3) Que nous lisions hier : « A l'homme seul, sur terre, « Le ciel a fait le don de savoir admirer ! » Il en est un plus grand, Alfred, c'est d'adorer.
Sans doute, mais il était dans la destinée de Tattet de ne jamais adorer que les femmes et, ce
heureux de vous voir et ma femme de vous connaître, ainsi que votre fils, si vous nu.i> amenez.
« N'alléguez pas surtout l'excuse de votre âge, car vous êtes i plus jeune de nous tous, » {Lettre inédite.)
(i) Sainte-Beuve écrivait en i836 à Victor Pavie : « Guttinguer, marié à Saint-Germain, où il a acheté une maison, dévot, pratiquant et pourtant malade encore. » On sait ce que malade voulait dire sous la plume de l'auteur de Volupté.
(2) Sur le roman d'Arthur, voir notre ouvrage sut Sainte-Beuve, t. L
(3) Guttinguer était un grand lecteur de la Bible, en sa qualité de protestant.
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qu'il y a de pis, les femmes des autres. Quant à Musset, malgré toutes les railleries avec lesquelles il semblait accueillir les sermons de Guttinguer, je ne suis pas éloigné de croire qu'il lui dut les éclairs religieux qui traversent ses beaux poèmes de Rolla et de Y Espoir en Dieu. En tout cas, Guttinguer, qui Tavait reçu au Chalet au mois de juillet 1829, vit un jour se réaliser le vœu qu'il formait alors pour lui. Il lui disait :
Ingrat ! J'allais prêcher ! Quelle inutile peine !
Le génie a sa voie, et son sort qui l'entraîne ;
Son sentier inconnu, changeant, capricieux.
Qui descend bien longtemps, pour remonter aux cieux ;
Je ferais à le suivre une stérile étude
J'espère en ton ami si cher : la solitude,
Qu'il te recueillera dans ses bras caressants,
Que Dieu, pour revenir, te donnera le temps ;
De toutes ses faveurs, hélas ! c'est la dernière !
Puisse-t-il à tes yeux amener la lumière,
Des fruits de la sagesse orner enfin ton front,
Te donnera Racine, et t'ôter à Byron (i) 1
Le jour était proche où la colère de l'amour allait inspirer à Musset, dans le recueillement de la solitude, les plus beaux chants qui soient sortis de sa lyre, et le donner, poétiquement au moins, à l'illustre auteur de Phèdre et à'AtJialie.
J'aurais été heureux de trouver au Chalet la trace du séjour qu'y firent Musset et Sainte-Beuve ; je ne l'ai aperçue nulle part, pas même sur le tronc de hêtre séculaire qui recouvre la fontaine Virgi-
(i) Ulric, nul œil des mers n'a mesuré l'abîme, etc. {Premières poésies.)
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nie. Pourtant, c'était l'habitude des poètes romantiques de graver leurs noms sur l'écorce des arbres. Chateaubriand et Lamartine l'ont fait plus d'une fois au cours de leurs pérégrinations. Ils entaillaient l'écorce avec la pointe de leur couteau, et les arbres meurtris, contrairement à ce que le temps fait ailleurs, accentuaient en vieillissant le relief de leur chiffre, afin qu'il durât autant qu'eux.
Tant il y a que, sans les vers de Gutting-uer et ceux que lui dédia Musset (i), qui sont dans toutes les bouches, le souvenir des glorieux hôtes du Chalet serait eflacé. Celui de Guttinguer lui-même y est-il beaucoup plus vivant ? A part les propriétaires actuels de cette maison historique, qui se souvient, dans le pays, de celui qui l'édifia et lui fit dans le monde littéraire une si grande renommée ? L'autre jour, àHonfleur, je fus scandalisé d'apprendre que son nom ne figurait pas sur une plaque de rue, et je le fus davantage encore, en visitant le petit musée, que les amis du Vieujc- Honjlear ont installé sur le port, dans l'ancienne église désaffectée de Saint-Etienne, de ne pas voir son portrait à côté des bustes de Le Play et d'Albert Sorel.
On me dira que Guttinguer n'était pas d'Honfleur. Qu'importe ? Ceux qui font de telle cité leur patrie d'adoption, qui la célèbrent avec talent et contribuent ainsi à sa gloire, ont autant de droits, si non plus, à sa reconnaissance, que ceux à qui
[i) Fables et Méditations, a» édition, Paris, Jouberl, 1837, p. 89.
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elle a donné le jour — souventes fois par hasard. Or, c'est précisément le cas d'UlricGuttinguer. Du jour où il habita le Chalet, il se considéra comme citoyen d'Honfleur. Et nous avons vu qu'il y était domicilié lors de son second mariage. Il a chanté Ronfleur sur tous les tons. La description qu'il nous en a laissée est une de ses meilleures pages. Et ce n'est pas tout : il attira dans cette petite cité des gens de lettres et des artistes qui se prirent d'admiration pour ses vieux monuments et ses vieilles rues et le popularisèrent par leurs ouvrages. II me semble que cela vaut bien un bout d'inscription sur une plaque de marbre.
Que si l'on m'objectait encore que le nom de Guttinguer ne dit pas grand'chose aujourd'hui, je répondrais que c'est le sort de tous ceux qui n'eurent qu'un talent de second ordre, mais qu'il appartient malgré tout à l'histoire du Piomantisme, où il eut sa part d'influence, et que celui-là ne saurait mourir tout entier qui, en i843, le soir d'un banquet où il avait réuni Victor Hugo, Arvers, Ch. Nodier et Musset, s'écriait, tout glorieux de se rendre justice :
J'ai vu Trilby, dans sa jeunesse.
Plus diable que ceux qu'il faisait, Et je le vois, dans sa vieillesse, Plus ang-e que ceux qu'il créait.
J'ai vu naître le Han d'Islande Où le journal savant et fier, Toujours écumant sous la bande, Cherchait l'ours aux ongles de fer,