DIXIÈME LETTRE
à Félix Arvers.
AlençoD, 3 août 1887.
Cher ami, je suis pour quelques jours à Alençon, patrie de la Vieille fille (i). Je viens même de traverser la rue du Val noble dont il est tant question dans le roman. Je crains bien comme toi que l'on ne s'abuse sur l'état de mon pauvre petit frère (2), mais que veux-tu ? il y aurait par trop d'inhumanité à enlever à un père et à une mère l'espoir, sorte de branche pourrie qui se brise si souvent dans nos mains. Le spectacle désespérant de cet enfant malade que j'aime vraiment de cœur m'a empêché de revenir à Paris où je serais déjà depuis quelques jours si j'avais suivi ma première inspiration. J'y serai, du reste, le i5 au plus tard. Peut-être même ne déferai-je pas mes malles et repartirai-je pour un grand voyage. Cette liberté énorme dont je jouis en route est vraiment bien précieuse, et puis je n'essuie aucun pouvoir paternel, et cela a bien aussi son mérite. Si je pou-
(i) Roman de Balzac.
(2) Alexandre Tattet qui avait i/j ou i5 ans de moins que son frère Alfred.
IlO LA JEUNESSE DOREE
vais de temps en temps presser la main à un ami et coucher avec une maîtresse adorée, je n'aurais presque plus rien à désirer. Les désag-réments que tu as pour tes pièces ne m'affectent que très médiocrement parce que tu es homme à te retourner, parce que je connais ta philosophie, que ton avenir est assuré, que tu le sais, que nous le savons tous. Je n'entends plus parler de Vernon. Pourtant je la reg-arde toujours comme mienne tant qu'elle ne sera pas remplacée. Je la considère toujours comme ma maîtresse ; il paraît qu'à ses yeux je ne suis pas toujours son amant. Dis-lui que je serai le i5 à Paris. Comment trouves-tu cet animal deRambuteau (i) qui me met dans la garde nationale à pied, de son autorité privée, parce que j'ai baisé sa maîtresse ! A-t-il le droit de me rajer du contrôle de la garde à cheval ? Que faut-il faire pour empêcher cela ? Je suis décidé, malgré le bruit et l'éclat fâcheux qui en retomberont ser moi, à pousser l'affaire jusqu'en ses derniers retranchements. Va donc trouver mon père et dis-lui comment il faut s'y prendre : je crois être tout à fait dans mon droit. Je te parlerai à Paris de ma tournée dont je suis très content. J'arrive de Bayeux, Saint-Lô, Coutances, Granville, Avranches, Mont-St-Michel, Dol, etc., etc. II y a quelque chose à voir dans chacun de ces endroits-là. Cherbourg aussi est très remarquable. J'ai dépensé comme toujours beaucoup d'arg-ent. Sous ce rapport comme sous bien d'autres, je suis incorrigible. Mais une chose dont je ne me corrigerai point c'est de t'aimer bien sincèrement comme je le fais.
A toi de bien bon cœur.
ALFRED
(i) Alors préfet de la Seine.
sous LOUIS-PHILIPPE I I I