ONZIÈME LETTRE
d Ulric Guttinguer-
3 octobre iSSy.
Encore une semaine passée sans vous voir, cher bon ami. Avec quelle rapidité le temps s'envole ! J'ai toujours peur en me couchant jeune homme de me réveiller vieillard. Soyez heureux, ami, la brouille est bien complète et je ne reverrai plus Jenny. J'ai donné la clé des champs à ce gros oiseau. Où donc trouver une femme qui vous aime, ou tout au moins qui se laisse aimer ? Toutes les malheureuses qui m'entourent sont gangrenées jusqu'à la moelle et sèches de cœur comme des pierres ponces. Elles ont tellement en horreur ce mot amour qu'elles l'ont rayé de leur vocabulaire, à moins qu'il ne veuille dire duperie, fausseté, mystification et cependant il y en a qui ne demanderaient pas mieux que d'être amoureuses, quand ce ne serait que pour changer : mais elles ne le peuvent pas, même en le voulant, et c'est ici qu'est la punition du ciel. Elles ont semé en trop d'endroits la divine semence du Seigneur, elles ont répandu sur trop de têtes le parfum contenu dans leur cœur, et au moment d'avoir une passion durable, la force leur manque : elles avaient compté sur des ressources qu'elles n'ont plus. Elles croyaient qu'elles pourraient aimer longtemps parce qu'elles avaient tenté d'aimer souvent et elles se trompaieut. Il y a une certaine somme de délicatesse et de sentiment qui, une fois dépensée, ne se renouvelle