‹ La jeunesse dorée sous Louis-PhilippeChapitre 29 sur 96 · TREIZIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

TREIZIÈME LETTRE

à Ulric Guttinguer.

i3 novembre 1837.

Cher ami, votre sonnet dans le g'oût de Pétrarque m*a fait un g'rand plaisir. Grâce à lui j'ai relu quelques

(i) Woldemar Ternaux.

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sonnets de votre divin maître. Voici la fin du 126e que je trouve délicieuse : « Il cherche en vain une imag-e de la beauté divine, celui qui n'a jamais vu ses yeux et leurs tendres et doux mouvements ; il ne sait pas comment l'amour g-uérit et comment il blesse, celui qui ne connaît pas la douceur de ses soupirs, et la douceur de sa parole et la douceur de son sourire. » — En voici un autre (le 25®) empreint d'une profonde tristesse et qui prouve qu'il n'y avait pas que de l'esprit dans sa passion, comme on le lui a souvent reproché : — « Plus j'approche du dernier jour qui abrège la misère humaine,

(Quauto più m'avvicino al giorno estremo)

plus je vois le temps rapide et léger dans sa course et s'évanouir l'espérance trompeuse que je fondais sur lui. Je dis à mes pensées : Nous n'irons pas désormais long"temps parlant d'amour : cet incommode et pesant fardeau terrestre se dissout comme la neige nouvelle, et bientôt nous serons en paix parce qu'avec lui tomberont les espérances qui m'ont fait rêver si longtemps, et les ris et les pleurs, et la crainte et la colère. Nous verrons alors clairement comme souvent l'on s'avance dans la vie au milieu de choses incertaines et combien on pousse de vains soupirs. »

Une chose bien extraordinaire et que vous ignorez peut-être, c'est que Laure mourut dans le môme mois (6 avril, je crois), le même jour, à la même heure que Pétrarque l'avait vue pour la première fois. La grande question est de savoir s'il l'a aimée platoniquement ; beaucoup disent oui^ quelques-uns disent non ; mais c'est encore à décider. Toujours est-il que Laure eut 11 enfants. Je viens de fouiller en votre honneur dans les

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notes de mon voyag-e en Italie, et j'en trouve une qui n'est pas sans intérêt. J'ai vu à Milan un Virgile qui a appartenu à Pétrarque et sur lequel il avait écrit une grande page au sujet de la mort de Laure (i). La voici traduite en partie : a Ce corps si chaste et si beau fut déposé dans Téglise des frères Mineurs le soir même du jour de sa mort. Son âme, je n'en doute pas, est retournée, comme Sénèque le dit de Scipion l'Africain, au ciel, d'où elle était venue. Pour conserver la mémoire douloureuse de cette perte, je trouve une certaine douceur mêlée d'amertume à écrire ceci, et je l'écris préférablement sur ce livre qui revient souvent sous mes yeux afin quil ny ait plus rien qui me plaise dans cette vie, et que, mon lien le plus fort étant rompu, je sois averti par la vue fréquente de ces paroles et par la juste appréciation d'une vie fugitive, qu'il est temps de sortir de Babylone : ce qui, avec le secours de la grâce divine, me deviendra facile par la contemplation mâle et courageuse des soins superflus, des vaines espérances et des événements inattendus qui m'ont agité pendant le temps que j'ai passé sur la terre. »

Je laisse toutes ces divines choses et redescends des cieux pour vous dire que je n'ai pu m'occuper de votre gendre, mon ami n'étant pas encore à Paris. Je garde précieusement votre petite note. Mon père est toujours malade et commence à nous inquiéter beaucoup (2). Je suis d'une tristesse affreuse et il me faut un grand courage pour vous copier aujourd'hui la chanson que vous m'avez demandée. Musset a voulu absolument vos nou-

(i) Ce ms. très authentique est à V Amhrosienne de Milan. M. P. de Nolhac l'a étudié, analysé et décrit dans son ouvrage intitulé Pétrarque et V humanisme , 2» éd. Paris 1907, t. I, pp. 140-160.

(2) Le père de Tattet mourut quelques mois après.

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veaux sonnets (i). Je lui en ai donné un exemplaire. — Pourquoi vos vers à Salvandy n'y sont-ils pas (2) ? Quand les aurai-je ainsi que mon grand volume ?

Adieu, très cher. Votre vieille amitié me console de bien des chagrins.

Tout à vous,

ALFRED TATTET

Faites-moi penser à vous parler de Rog-er [de Beauvoir].

SOxNNET DE GUTTINGUER

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