‹ La jeunesse dorée sous Louis-PhilippeChapitre 39 sur 96 · LE POÈTE DECHU · texte numérisé non relu

LE POÈTE DECHU

«... Qui sera fini Dieu sait quand ». Il ne le fut jamais, en effet, par la faute de Paul de Musset à qui ce roman, dès les premiers chapitres, n'avait pas eu l'heur de plaire. Il nous a même raconté dans la Biographie de son frère où il en a publié quelques fragments, que son intention était de détruire le reste. Il faut croire qu'il oublia, ou que la mort ne lui laissa pas le temps de tenir sa promesse, puisque M. Jean Monval en a donné récemment à la Revue de Paris (i) un morceau assez

(i) N" du !•' février 1910.

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important qui, paraît-il, avait été remis à François Goppée par M""^ Martellet, lag-ouvernante du poète des Nuits. On me saura gré^ je pense, de reproduire ici ces pages du Poète déchu qui ont un caractère autobiographique :

« Je suis d'une honnête famille qui n^était ni riche ni pauvre. J'avais reçu de la nature un caractère facile, et, si vivre est un bien, j'ai été le bienvenu en ce monde. Mes inclinations ne furent pas contrariées ; mon père me laissa le choix de ma carrière. Je m'exerçai d'abord, comme je vous l'ai dit, à la peinture et à la musique ; à dix-huit ans, j'hésitais encore sur l'état que j'embrasserais, lorsque le hasard me lia avec quelques jeunes gens qui s'occupaient de littérature. Ils faisaient des vers, j'en fis comme eux, et mes premiers essais réussirent. Cependant je ne songeais pas à me livrer à la Poésie, qui ne me semblait qu'un passetems. Ma famille demeurait à la campagne; je venais à Paris presque tous les jours, et je m'amusais à chercher des rimes en marchant au bord de la rivière. Mais le reste du tems je m'occupais d'autre chose.

« Il arriva un jour que, devant une assez nombreuse assemblée, on me fit réciter un morceau de ma façon. Les louanges me furent prodiguées, et la vanité me monta au cerveau. J'étais paresseux et insouciant ; il me parut agréable d'être un génie en herbe, par boutades, à ma fantaisie, et sans avoir l'air d'y penser. Jejouais, d'un air d'indiffe-

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rence, avec ma petite gloire naissante ; je me fis une muse de mon caprice, et les femmes trouvèrent que j'avais raison. Je devins bientôt le héros d'un cercle dans lequel je brillais à mon aise ; daug ce tems-îà, vous y êtes peut-être venu un jour, et vous m'avez peut-être applaudi, au lieu de me frapper sur l'épaule et de me demander à quoi je pensais.

<( A quoi pensais-je, en effet? je Tig-nore, et il ne me serait pas facile de dire à présent ce que je pouvais avoir dans l'esprit. Rien en moi n'était développé, ni passion, ni penchant, ni même de désirs. J'avais des sensations et point d'émotions. Je cherchais le plaisir et l'imprévu; j'étais hardi et tout me réussissait; ma vie était une espèce de rêve insignifiant et assez doux, et je brodais cette toile d'araignée. Certes, s'il ne s'agissait que de vous faire des contes comme il s'en dit après souper, je pourrais payer mon écot; j'ai connu et même dédaigné des enivrements qui suffiraient à griser bien des têtes. Gela se conçoit aisément : ma Poésie, ou, pour mieux dire, ma versification s'adressait aux femmes; n'aimant point, et par conséquent ne pouvant être aimé, je m'essayais à plaire; j'ai encore quelque part, dans une vieille armoire, les manuscrits de cette comédie, qui dura deux ans (ij.

« C'était vers 1829. Vous savez ce qu'était et ce qu'est devenue la Poésie de ce tems-là. Je n'ai que faire de vous raconter ce qu'on nommait alors une nouvelle école^ et les vieilleries qu'on inventait.

(1) Cf. la Biographie d'Alfred de Mafset,pp. 71-80.

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Quoique le cœur me manque en y pensant, il faut cependant que je vous dise de quelles puérilités pitoyables on entretenait les esprits, et quel chemin on ouvrait à la jeunesse. Une querelle littéraire avait occupé et divisé la France entière ; les chefs-d'œuvre des écrivains étrangers, introduits chez nous par une femme (i), avaient été le sujet de cette dispute; la lutte avait été longue, mais du moins noble et presque imposante : la France défendait sa gloire contre le reste de rEurope,et cela en valait la peine. Mais enfin tout était conclu; à demi éludée, à demi résolue, la question était abandonnée, et ce bavard champ de bataille avait lassé les parlementaires. Qu'arriva-t-il ? L'esprit de controverse, comme Messaline, était épuisé mais non rassasié; à une querelle de pensées succéda une querelle de paroles. On se mit à épiloguer sur des livres, puis sur des pages, puis sur des périodes, puis sur des épithètes, puis sur la virgule d'une césure. Les sophismes d'un théologien discutant un cas de conscience ne sont pas plus inutilement raffinés que les commentaires que Ton forgeait alors; après une guerre sérieuse, c'était le semblant d'une escarmouche; ceux-mêmes qui avaient mis en question Sophocle et Shakespeare, après avoir poussé Tune contre l'autre ces deux immortelles statues, analysaient au microscope les blessures qu'elles s'étaient faites en se touchant.

J'imaginai de mordre à cette fadaise. Tel que je

(i) M^'de Staël.

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VOUS ai dit que j'étais, à dix-neuf ans, ne connaissant rien de ce monde, ni les choses, ni les êtres, ni les passions, je m'avisai de jouer avec les mots, et de me faire des hochets de ces symboles qui représentent tout, les passions, les êtres et les choses. Je les retournais au hasard comme un étudiant désœuvré remue des dominos sur la table d'un café; je les jetais à croix ou pil<^ pour les entendre résonner; le plus sonore et le plus bizarre, le plus nouveau surtout, était le meilleur; peu m'importait le reste, et quand la pensée arrivait étonnée de se trouver là, il fallait bien qu'elle eût l'air d'y être. Ce métier m'amusait; j'y montrais de l'audace : il va sans dire qu'on m'encouragea.

(( Parmi ceux qui m'aidaient à cette débauche se trouvait un jeune homme qui avait fait ses éludes avec moi (i). Nous avions eu tous deux, au collège, une rage de comédie, nous passions nos jours de congé à jouer les répertoires de tous les théâtres ; dans la semaine, en allant en classe, nous nous racontions l'un à l'autre les romans que nous avions lus; cette soif étanchée au hasard avait jeté dans ma mémoire et dans mon imagination une confusion extrême; il m'en restait pourtant cela de bon que j'avais appris à tout aimer, à choisir partout, et atout essayer; ce désordre même avait quelque bon sens.

(x) Paul Foucher. C'est lui qui introduisit Alfred de Musset à l'Arsenal cl clicz Victor Hui;o. Lire dans la Correspondance du poltc les deux lettres écrites à Paul Foucher en 1827.

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Alfred de MUSSET

daprès la caricature de Giramd.

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« J'étudiais toujours la peinture. Là, sans doute, dans cet art plastique, qui n'a affaire qu'aux lignes et aux couleurs, la vérité aurait dû m'apparaître ; mais que peut-on voir, quand on n'a pas d'yeux ? Il n'était pas plus question alors de la nature dans les ateliers que dans les théâtres (i). Rubens et Raphaël avaient eu le même sort que Shakespeare et Sophocle; il s'était élevé, en leur honneur, une discussion encore plus inutile que la querelle des classiques et des romantiques : car que pouvaient gagner des Français à opposer la Flandre à l'Italie? Mais c'était la mode de rire des maîtres parmi Messieurs les écoliers; chacun avait sa petite bannière, à l'ombre de laquelle il tranchait du grand homme, et barbouillait les yeux fermés. Les modèles, il est vrai, posaient pour la forme, mais ce n'était pas eux qu'on regardait ; les muscles, les veines, les bras, les visages, n'étaient rien, il n*j avait que le coloris. Ajoutez à cela que, pour mieux faire, j'avais découvert un atelier de femmes, dans lequel, je ne sais sous quel prétexte, on m'avait admis ; en sorte que, fidèle en tout à mes habitudes, je trouvais encore moyen de trôner là parmi les cotillons.

« Si j'eusse été plus savant en musique, cette belle passion m'eût fait grand bien, mais elle ne m'était pas encore venue et il ne se pouvait pas qu'elle

(i) Alfred de Musset se trompe. La révolution avait commencé d'opérer dans les ateliers sous l'influence de Constable et de Bonington. Et Paul Huet qui devait renouveler le paysage y travaillait déjà d'arrache-pied.

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me vînt de sitôt : la musique n'est rien pour qui n'a rien senti. A cette époque, d'ailleurs, on ne l'outrap^eait pas ; dans le désordre universel le i^énie de Rossini l'avait préservée. Le temps des trompettes n'était pas encore venu (i).

(( Me voilà donc sur le pavé de Paris, donnant, comme on dit, de belles espérances, et bien convaincu que j'étais quelque chose; d'une conduite, au reste, assez dissipée^alfectant des idées de rouerie qui rimaient avec ma Poésie, fier de passer quand on se retournait, n'étant jamais seul, même devant mon miroir, vanté par des écervelés de mon âg-e, me raillant de ceux qui me blâmaient, déraisonnant avec des grands hommes de ma taille, amoureux fou d'un vers baroque, d'une phrase gothique, d'un sonnet gaulois, criant qu'on avait péché une perle...

« Je ne me laissai point abattre; j'allai bravement chez un libraire lui proposer de faire de la poésie ; il répondit que cette sorte de marchandise était en baisse pour le moment, que le commerce n'allait pas, mais que si je voulais lui faire un roman, il me donnerait vingt sous par exemplaire.

« Il ne s'agissait pas de se résoudre, mais de se risquer et je le fis. Plusieurs de mes amis, de ceuxlà mêmes qui m'avaient encouragé à quelque autre chose, me félicitèrent du choix du sujet et de la facilité de mon style. Mon sujet était italien, ou

(i) On snit quel amateur de musique fut Alfred de Musset et qu'il fut un des patrons à Paris de Pauline Garcia.

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espagnol, je ne sais plus lequel des deux; le livre se vendit passablement, et j'en recommençai ininiédiatement un autre. Celui-ci eut encore plus de succès que le premier ; on en expédia en province cinquante volumes de plus. Les héros de mon troisième ouvrage furent des Français ; la mode avait changé ; les femmes commençaient à porter des manches plates et les coiffeurs à se dégoûter de l'Italie; le quatrième fut Corse, le cinquième Russe; dispensez-moi d'aller plus loin.

« Comme je ne veux pas vous en faire accroire, je ne vous dirai pas que j'ai senti d'abord une grande honte. Si ce que j^écrivais ne valait rien^ la pensée qui me soutenait était bonne ; la nécessité est une muse à laquelle le courage donne sa poésie. D'autre part, la mort de mon père m'avait jeté pour la seconde fois dans un cruel chagrin, mais tout autre que le premier ; c'était une douleur sans larmes, muette, et qui ne devint jamais douce : la mort frappe ailleurs que Tamour (i). Tant que mon père avait vécu, nous avions occupé au premier étage un appartement assez commode; nous demeurions maintenant au quatrième

(i) Paul de Musset s'est servi de cette phrase, pour traduire dans la Biographie de son frère, le chag-rin qu'il avait ressenti à la mort de leur père.

« Bien souvent, dit-il p. io6, j'ai vu mon frère pleurer pour des chagrins de cœur; mais, dans cette occasion, son chagrin plus profond et plus calme restait muet. « C'était comme il le disait, une de ces douleurs sans larmes qui ne deviennent jamais douces et dont le souvenir conserve toujours son amertume et son horreur, car la mort nous frappe autre part que l'amour. »

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et, là, tout était deuil ; lorsque j'avais passé cinq ou six heures à grossoyer seul dans ma chambre, j'allais faire une visite à magrand'mère, mechauffer à son feu, embrasser les enfants, puis je revenais à ma tâche. Ce que j'écrivais importait peu, et je n'étais, en somme, ni plus gai ni plus triste qu'un honnête artisan qui fait son métier.

(( Peut-être me demanderez-vous pourquoi cet artisan ne s'essayait pas à mieux faire, et à tirer parti de son métier;je pourrais dès à présent vous en donner deux raisons ; la première, c'est que le temps me pressait, qu'il fallait tant de pages par jour, et avoir fini au moment fixé ; la seconde, je vous l'ai déjà dit, c'est que, soit par ignorance, soit par une aversion naturelle, soit par paresse d'écrire, je déteste la prose, mais je tâcherai tout à l'heure de m'expliquer mieux.

« Ce ne fut guère qu'au bout d'un an que je commençai à souffrir de ce travail forcé. »

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