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MUSARD

Musard. qui fut pendant trente ans le dieu de la danse, avait eu des commencements des plus modestes. Il avait débuté comme violon dans l'orchestre de divers bals publics, et il est probable qu'il serait mort obscur, si l'idée ne lui était venue

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un jour de s'expatrier. L'Ang-leterre Tattirait. Il g-agna Londres et, après quelques fausses manœuvres, il fit la connaissance d'un musicien qui était sur le point d'obtenir l'entreprise des bals de la Cour. 11 s'associa avec lui et, comme entrée de jeu, lui apporta ses premières compositions dansantes. Elles eurent tout de suite une très grande vogue. Cependant Musard avait la nostalgie du plancher parisien. Au bout d'un certain temps il déclara à son associé qu'il n'y pouvait plus tenir, et, rompant son traité avec lui, il revint à Paris où la direction du théâtre des Variétés lui confia sans hésitation le bâton de chef d'orchestre de ses bals. Sa fortune était faite. Entre temps il avait épousé de la main gauche cette excentrique Elisa Parker qui, avec la dotation du roi de Hollande, son protecteur d'un jour, mena un train d'enfer à Paria sous le nom de M™® Musard, et finit chez le docteur Blanche.

Musard révolutionna la danse aux Variétés en y introduisant ou plutôt en y acclimatant le cancan^ dont l'inventeur ne fut pas, comme on le croit généralement milord Arsouille, mais le jeune pair de France d'Alton-Shëe qui avait fait son apprentissage de danseur et d'amoureux à la cour de Charles X, en qualité de page (i).

Car on dansait ferme à la cour de Charles X, et

(i) Cf. Notre ouyraj^e sur Alfred de Masset, t. I. chap. V, et les Mémoires du Vicomte d'AiiLnis par d'Alton-Shée, p. 192.

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la duchesse de Berry n'avait pas attendu le règne de Musard pour lever la jambe.

D'abord, dans les belles années du Romantisme, genre troubadour, c'était à qui , dans la haute société parisienne, dans le monde des arts et la colonie étrangère, aurait donné les bals costumés les plus brillants, et l'exemple venait du pavillon de Marsan. La chronique du règne de Charles X nous a conservé le programme et le compte-rendu des bals du comte d'Apponyi, ambassadeur d'Autriche, qui faillit s'attirer une vilaine affaire avec Oudinot, en donnant l'ordre à son valet de chambre d'annoncer, à l'un de ces bals, par son nom de soldat, celui que la victoire avait fait duc de Reggio...

On n'a pas oublié non plus le joli bal paré et travesti que M^^^ Mars donna chez elle pendant le carnaval de l'année 1829. L'Olympe y était parodié de manière à rendre jaloux les futurs auteurs de la Belle-Hélène. C'est ainsi qu'Isabey était costumé en Jupiter^ tenant à la main un foudre en chiendent; Romieu, en Hébé, la tête couronnée de raisins de Gorinthe et le dos chargé d'une fontaine de marchand de coco; M. de la Valette, en Mercure, costume de postillon; Cournano, en Neptune, costume d'une ouvreuse d'huîtres; Bidault, en Hercule; Vatout, en Diane; Marin, en Zéphyr; Béquet, des Débats^ en abbé coquet ; Firniin, de 1; Comédie, en berger de trumeau ; Carmouche, en Alsacienne; Mazères, en Rochester de la Jeunesse de Henri V\ Etienne, en domino fait avec

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des 'affiches de spectacle; Amable de Girardin, en Mars, casque de pompier et queue à la prussienne; Scherer, en Amour, costume exact de l'Opéra en 1760 ; Bertin, fils du directeur des Débats, en Ecossais, etc., etc.

Mais les bals les plus célèbres de Tannée 1829 furentencore ceux que la duchesse de Berrj donna les i3 et 27 janvier. Celui du i3, surtout, est resté fameux par un incident héroï-comique dont toute la presse glosa le lendemain.

Et donc, il y avait foule, ce soir-là, chez la duchesse. Le roi avait voulu y paraître^ le duc d'Orléans aussi, et le duc de Nemours et le prince de Joinville y étaient venus costumés en ïartares.On dansait à la musique de ïolbecque : un quadrille basque succédait à un quadrille tartare, et celui-ci à un quadrille napolitain. L'entrain général était admirable. Tout à coup, au beau milieu d'une contre-danse, un brouhaha se fait entendre dans un salon voisin de celui où se tenait la duchesse de Berry, et le bruit se répand qu'un intrus s'est glissé dans le bal. On s'informe, on regarde, on montre au doigt un monsieur brodé d'or comme un gentilhomme, qui dansait un quadrille avec la fille d'un maréchal de France. Et tout le monde de crier à la ronde : « Quelle audace I »

Immédiatement, un dignitaire de la maison de Madame s'approche du danseur et l'invite à faire une prudente retraite. Mais le danseur n'a pas l'air de comprendre; il reste en place, balançant, tra-

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versant, faisant la queue du chat et le dos-à-dos. Cela devenait de l'impertinenco. On se met à murmurer; la duchesse de Berry arrive, flanquée d'un officier de sa maison auquel elle dit tout haut, sur un ton de commandement :

— Monsieur, ayez la bonté de finir la contredanse avec M^^*^ Suchet ( r).

Puis, se tournant vers le pauvre diable, cause de <le cet esclandre :

— Quant à vous. Monsieur, sortez, votre place n'est pas ici !

Là-dessus, notre homme balbutie quelques mots, ses genoux fléchissent, et, au lieu de sortir, le voilà qui tombe en attaque de nerfs. On l'emporte, on le soig-ne, il revient à lui, on le met dehors, et le bal, un instant suspendu, reprend comme de plus belle.

Or, savez-vous quel était cet homme? Un huissier... Oh I mais, pas un de ces huissiers audienciers, à verge et à exploits, dont on préfère voir les talons que le bout des pieds; non un huissier de la chambre du roi. — Le malheureux avait accompag^né Sa Majesté au bal ; le roi une fois parti, l'envie lui avait pris de danser, et il avait fort galamment offert à la fille du maréchal Suchet de faire un quadrille avec elle.

« La drôle de chose que l'étiquette ! disait le

(i) M"o Suchet c^pousa plus lard le comte de la Rcdorte, fils du général de ce nom. Sa mère, née r.lary, femme du maréchal, était la sœur de la reine de Suède et la belle-sœur de Bernadolte.

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lendemain le Figaro, Molière, valet de chambre, tapissier du roi, ne pouvait s'asseoir à la table des officiers de la maison de Louis XIV, et la maîtresse de Caderousse montait dans les carrosses de Sa Majesté. C'est trop juste ! »

Trois semaines après, la duchesse de Berry donnait un second bal, plus brillant encore que le premier. Le roi y assistait avec toute la famille royale. II y avait trois orchestres etplus de mille personnes. Ce bal, dont la composition et les costumes étaient d'une élégance, d'une richesse inouïes (i), nedonna lieu à aucune crise de nerfs, à aucun cancan de cour, mais il nous a Valu un document des plus intéressants. C'est une lettre écrite le 4 février 1829 par le baron Louis de Vignet, qui fui l'un des trois grands amis de Lamartine. Il était alors chargé d'affaires du roi de Sardaigne à Paris, et, comme tel, avait été invité au bal de la duchesse de Berry.

(i) Od en jugera par la composition du quadrille de IMadame : Costumes persans, S. A. R. la princesse Louise d'Orléans ; S.A. R. la princesse Marie d'Orléans, trois sultanes du Shah. — Dames de la suite des saUanes, costumes bleu et jaune, M™" la duchesse de Rozan, la duchesse d'Istrie, la comtesse de Vogué, la comtesse d'Avaray. — Dames en costume rouge et jaune, M^i» la duchesse deNoailles, M'^" Suchet, M^" la marquise Oudinot, M'^" de Beauvilliers. — Quatre pajes aussi en costume persan, Mi'"' de Vence, de Pastoret, de Wall, de Bendlcckam. — Six gardes du Shah, MM. le vicomte de Noaillcs, le marquis de Bétizy, le vicomte de Saint- Aldegonde, le comte de Ghanaleilles, le marquis de Crussol, le vicomte de Koruzarette.

Et l'ordre de la marche du quadrille était le suivant: deux gardes, deux pages, deux autres pages, les trois sultanes, les quatre dames jaunes, les quatre dames rouges, les quatre autres gardes.

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« ... C'était la perfection du genre, écrivait Louis de Vig-net à sa sœur qui habitait la Savoie ; tu en auras vu la description dans les journaux, mais il est vrai que tu ne lis pas les journaux, et tu fais bien. EnOn, c'était très beau. Il y avait à peu près douze cents personnes, en costumes de fantaisie, en habit de cour ou en uniforme : de belles dames en habits turcs, grecs ou persans, des Circassiennes qui prenaient leurs aises, enchantées de n'être gardées par personne, car les maris ne gardent guère leurs femmes un jour de bal, surtout lorsqu'elles dansent dans un quatrième salon, et que les pauvres hères sont retenus par la foule dans le premier, de manière à ne pouvoir faire un pas. Ils avaient d'ailleurs à penser aux 3.ooo francs qu'il leur faudrait payer à M. Herbault,^onv le costume de leurs élégantes moitiés. Tu sais de reste ce que c'est que M, Herbault: c'est un homme admirable , l'homme de l'époque, qui traverse depuis quelques années tous les ministères divers, avec le môme Paris, et sans que sa gloire ni sa fortune aient en rien souffert. Vingt carrosses se pressent dans la cour, on se dispute l'honneur d'arriver plus tôt auprès de lui ; c'est lui qui décide des plumes, des rubans, de cette infinité de jolies choses enfin, qui, tournées, serrées ou étendues, exaltées en forme de girafe^ ou abaissées en Béritz, consliluent le monde des bérets et des chapeaux et de la toiletle, ce monde où les femmes aiment à vivre. Ce n'est point -/!/"' Herbault, c'est M, Herbault; on dit qu'il

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a un goût ravissant. Je t'y mènerai quand tu viendras » (i).

Ce M. Herbault que le baron de Vignet vient de nous exhumer d'une façon si inattendue, était sous la Restauration, ce que M""® ElofFe fut sous Marie- Antoinette, et ce que MM. Doucet et Paquin sont sous la troisième République : le fournisseur attitré des élégantes du grand monde. Rien de beau, je ne dis pas de chic, car le mot n'était pas encore créé, rien de beau ne se portait qui ne sortît de chez lui, ou, un peu plus tard, de chez M"^e Burnier, sa meilleure élève. Herbault, comme les grands couturiers d'aujourd'hui, se tenait au courant des succès littéraires de l'époque et les exploitait avec autant de goût que de savoir-faire. C'est ainsi qu'en 1828, lorsque Lamartine publia la Mort de Socrate, il mit à la mode des robes de couleur manteau de Socrate (gris un peu foncé), en même temps que M°^® Mure, la grande modiste de la rue Menard, faisait des chapeaux à la Robelina avec deux feuilles de ciguë « en signe de force d'esprit ». Et depuis la guerre de l'indépendance de la Grèce, M. Herbault — comme on vient de le voir — employait surtout des étoffes orientales, turques, grecques ou persanes.

Son règne durait encore sous Louis-Philippe, comme le prouve la note suivante que je trouve dans la Mode du 7 juin i834 :

(i) Lettre inédite comaïuuiquée par le marquis de Vignetde Vendeuil.

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« On avait faussement annoncé qu'Herbault s'était retiré du commerce. De ses magasins de la rue Neuve-Saint-Augustin, Herbault dicte toujours ses lois aux magasins secondaires, et il a conservé sa haute et nombreuse clientèle. »

On connaît d'ailleurs le vers de Musset (dans Une bonne for tune, qui dsiie de i835) :

Comme on va chez Herbault faire un peu de toilette.

Ainsi, disait Delille, dans son poème de rimagination (1806) :

Ainsi, de la parure aimable souveraine, Par la Mode du moins la France est toujours reine. Eî jusqu'au fond du Nord portant nos goûts divers Le mannequin despote asservit l'univers.

Il en est encore de même aujourd'hui ; il n'y a de changé que le mannequin qui ne s'exporte plus, depuis que les chemins de fer ont supprimé les distances. On l'a remplacé par hi patron et !c mo' dèle que les couturières et les modistes de Berlin, Rome, Madrid, Saint-Pétersbourg, viennent chercher elles-mêmes, plusieurs fois l'an, dans les ateliers de la rue de la Paix et des environs. Et cette course à la mode, quelque vaine qu'elle soit, vaut bien qu'on la décore du titre de « course au flambeau », puisqu'elle transmet à l'Europe entière et même aux deux Amériques un peu de cette flamme insaisissable qui est, à proprement parler, l'esprit de Paris.

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J'ai dit que Musard avait révolutionné la danse aux Variétés. Jusqu'en i83i, date de son entrée au théâtre, la Jeunesse dorée se contentait du menuet de l'ancien régime et des entrechats du Directoire.

(( Parmi nous, dit d'Alton- Shée, les uns avaient déjà pratiqué à la Chaumière la danse débraillée des étudiants; les jeunes officiers imitaient le flicilac des prévôts de régiment à la guinguette; d'autres, fidèles à leur costume, simulaient les bonds et les attitudes brutales des malins se trémoussant à la barrière ; avec le sang-froid de l'habitude, la Curée et sa compagne exécutaient les gestes éhontés, les poses lubriques de la chahut. Ajoutez à ces éléments l'excitation du travestissement, de l'ivresse, les rires, les applaudissements frénétiques des spectateurs émerveillés : telle fut la naissance du cancan, qui devint la danse nationale des Français. « La valse allemande, tendre, avec sa promenade cœur à cœur, ses plaisirs promis plutôt que donnés, son chaste abandon, m'a toujours semblé, par excellence, la danse amoureuse des fiancés. « he fandango, celle des amants.

« Le cancan, c'est le caprice à la françai.se, sensuel et railleur, lascif et goguenard, se moquant de lui-même ; grâce boufTonne, ardeur grotesque; on s'enlace, on se poudre, un rapprochement éro-

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tique est interrompu par une gambade et un tour de roue; la tête renversée, la bouche entr'ouverte, Margot pâmée sous le reg-ard de son danseur lui adresse un pied de nez auquel il répond en la bénissant. Dans un galop final, on se mêle, on se rue, on renverse ou Ton tombe (i) ».

Du jour où le cancanfit son apparition aux Variétés, la Jeunesse dorée, Tattet et Roger de Beauvoir en tête, se rua chez Musard, et la jeunesse des écoles suivit.

En 1882, pour aller à un bal masqué de ce théâtre, Decamps eut l'idée d'inscrire le chiffre 45 sur Tépaule des camarades costumés fantastiquement comme on le faisait alors. « Nous serons, dit-il, la confrérie des 45, histoire de se reconnaître ! » Jadin fut improvisé grand-maître de Tordre et le conféra pendant le bal à plusieurs camarades. Les armoiries représentaient un 45 dans un petit cadre noir de forme ronde. Ils furent i5 ou 20, dont Decamps, son frère Alexandre, Jadin, Fau, Dumas, Fiers, Jamar, Ribot, Boissard et Royer. Ceci explique le chiffre 45 qu'on voit inscrit sur les murs de bien des tableaux de Decamps. Il fallait être un « bon bougre » pour être des 45. Jadin et Decamps étaient très sévères pour admettre un nouveau compagnon dans la confrérie (2).

Jadin était, comme d'Alton-Sliée, un vrai diable à quatre. Maxime du Camp dit quelque part qu'il

{i) Mémoires du Vicomte d'Aulnis, p. i8g.

(2) Renseignements fournis par M. Jadin, fils du peintre.

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valait à lui seul une compag'nie d'archers écossais. C'est lui qui eut Tidée un jour d'amener au bal des Variétés une femme enveloppée pour tout vêtement d'un cachemire Ternaux. Ce genre de cachemire était en ce temps-là fort à la mode, et Henri Ternaux et son frère Woldemar, qui n'avaient qu'à allonger le bras pour s'en procurer chez leur oncle, en couvraient leurs maîtresses et celles de leurs camarades. Voilà donc l'amie de Jadin introduite en ce costume sommaire au théâtre des Variétés. En quelques minutes Alfred Tattet, Roger de Beauvoir, d'Alton-Shée, Ternaux et deux ou trois autres font le cercle autour d'elle ; les quadrilles se forment et dès que l'orchestre attaque la mesure du cancan, la donzelle se débarrasse de son châle et se montre dans sa triomphante nudité. On juge de l'effet produit par cette apparition sur toute la salle. « Los aux dames I gloire à Vénus ! » criaient les Jeunes-France. En vain les sergents de ville accourus de tous les côtés voulurent mettre fin à ce scandale. Ils durent battre en retraite devant la volée de coups de poing qui s'abattit sur eux, et la danseuse profita du désordre pour disparaître au bras de Jadin, enveloppée à nouveau de son cachemire.

Tout cela, comme bien on pense, ne faisait qu'accroître la renommée des bals des Variétés. Elle était telle, vers i836, que^ sous la poussée de l'opinion, les portes de l'Opéra durent s'ouvrir devant Musard.

Jusque-là les bals masqués et costumés de TOpéra n'étaient masqués que pour les dames et costumés pour personne. Une tentative genre Musard y avait été faite et n'avait pas réussi.

Mira, le fermier général des bals en habits noirs, avait inventé, pensant les rendre plus attrayants, les bals avec tombolas, lots d'argenterie, cachemires et tableaux de grands maîtres, mais la Jeunesse dorée, sourde à toutes ces avances, continuait d'aller danser aux Variétés ou à Valentino. Enfin un jour il arracha à l'autorité la permission de donner un bal dansant et costumé. Ce fut une orgie, un délire. Pendant ce bal, Musard, le grand Musard, fut deux fois porté en triomphe autour de la salle: d'abord après la contredanse dite de la chaise cassée ; ensuite en l'honneur du cancan. C'était l'usage à l'Opéra de briser à l'orchestre une chaise en morceaux, ou de remplacer ce fracas par un coup de pistolet. Musard fit mieux, il substitua au pistolet un mortier qui imitait le bruit du tonnerre. A la première décharge de ce mortier, la salle, enivrée par l'odeur de la poudre, devint folle; — on criait, on hurlait, on trépignait, on levait les jambes en l'air. Ce fut bien autre chose encore lorsque, de son bâton magique, Musard mit en branle le galop infernal du cancan, dansé, gesticulé, hurlé par quatre mille pieds, quatre mille bras et deux mille bouches. Celte fois, la salle se rua, comme une vague électrisée, vers le chef d'orchestre qu'elle enleva de son pupitre, et c'est mira-

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cle qu'il n^ait pas été étouffé dans cette apotiiéose.

A partir de ce moment Musard eut partie g^ag^née à l'Opéra (i). On ne jura que par lui et la Tag^lioni, qui depuis des mois mettait toutes les têtes à Tenvers dans son fameux ballet de la Sylphide, jusqu'à ce que Fanny Elssler l'eût fait oublier dans la Cachucha. Car il faut toujours à un artiste un rôle dont il soit l'incarnation vivante: à Duprez, Guillaume Tell; à Falcon, la Juive; à Taglioni, la Sylphide ; à Grisi, Norma ; à Elssler, la Cachucha. Mais il n'y avait pas de déesse alors qui valût celle de la danse. On venait de tous les points du g-lobe pour voir danser à Paris la Taglioni, la première, au dire de Roger de Beauvoir (2), qui ait su rendre les poses chastes et décentes ; son salon de la rue Grange-Batelière était envahi, chaque soir, par une foule d'admirateurs au nombre desquels se faisaient remarquer Alfred de Musset, Delacroix, Méry, Dumas, Auber, etc., et quand elle paraissait en scène, tout le monde, hommes et femmes, se pâmait.

Gomment donc se fait-il qu'elle ait été éclipsée,

(i) Le règne de Musard, vulgarisateur du cancan, dura, à l'Opéra, de 1889 à 1849.

(2) U Opéra, p 85. — En 1834, date de son apogée, les femmes portaient la capote Taglioni que Mi^e Rousselet avait nommée ainsi à cause de sa légèreté, de sa transparence nuageuse, vrai vêtement de sylphide, en tulle illusion à coulisses larges et calotte plissée. Sur la calotte était un nœud en taffetas rose et glacé ; le même ruban passait dans les coulisses; au bord de la passe était un long demivoile en tulle illusion, brodé en bas d'une grecque en soie rose et bordé par un ourlet , de chaque côté des joues étaient de courtes mancini en petites roses [la Mode),

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un jour, au point que Roger de Beauvoir lui-même ait écrit de sa rivale : « Fanny Elssler, c'était la gitana de nos rêves; nous ne songions qu'à lui envoyer des castagnettes d'Espagne au lieu des siennes, mais des castagnettes de reine, avec des cordons d'émeraudes et de rubis (i)? » C'est qu'on se lasse de tout, même de la perfection, et que la Taglioni, à force de tirer sur la corde, finit par la casser. L^étranger la tentait, quand je dis l'étranger j'entends l'argent. Véron ne cessait de crier qu'elle lui coûtait trop cher. Un jour elle s'engagea à Londres, à raison de 6.000 francs par représentation. Ce fut sa perte. Quand elle revint, en i844> pour danser sa grande scène de l'Ombre, on trouva qu'elle n'était plus que l'ombre d'elle-même — ce qui donna lieu à plus d'un méchant calembour. Seul, Alfred de Musset se montra galant. Sollicité d'écrire quelque chose sur l'album de Marie Taglioni, il improvisa ces vers :

Si vous ne voulez plus danser.

Si vous ne faites que passer Sur ce grand théâtre si sombre, Ne courez pas après votre ombre, Et tâchez de nous la laisser.

Hélas ! c'était une épitaphe. La Taglioni avait vécu. A ce moment se levait une autre étoile dans le ciel de la danse, qui allait faire pâlir celle de Fanny Elssler elle-même. Cette étoile, c'était la reine Pomaré.

(i) L'Opéra, p. 85.

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