‹ La jeunesse dorée sous Louis-PhilippeChapitre 42 sur 96 · DIX-NEUVIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DIX-NEUVIÈME LETTRE

à Ulric Guttinguer.

Octobre i84o.

Que devenez-vous ? Etes-vous toujours au Ghâlet et quand rentrerez-vous à Paris ? Il me tarde de vous voir car j'ai mille choses à vous dire des unes et des autres. En attendant, voici la lettre que je reçois d'Alfred. Savourez le passag-e sur la Revue des Deux Mondes et Sainte-Beuve, et donnez-moi de vos nouvelles.

Mes respectueux hommag-es à M°^« Gutting-uer, embrassez Gabriel pour moi et croyez, cher Ulric, à tous mes sentiments pour vous.

ALF

LETTRE D'ALFRED DE MUSSET A ALFRED TATTET (i)

Lundi, 19 octobre i84o.

Je suis assez bien portant, mon cher Alfred, ni

(i) Cette lettre n'a pas été recueillie dans la Correspondance d'Alfred de Musset. Publiée en partie par M. J. Monval dans le Correspondant àvi 10 mars 1910, nous la donnons ici dans son entier, grâce à la bienveillante communication de M. Eugène Tattet.

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gai, ni triste, et enfermé ; mais mon esprit et mon cœur (style de journaux) sont absents. Je crois qu'il faut que je me dépêche d'écrire mes mémoires pour prouver que j'ai ri et pleuré jadis. Je ne peux véritablement pas vous plaindre d'avoir perdu de Targent ; c'est quelque chose, et il vaut autant penser à cela en se couchant que de lire le Moniteur parisien.

Etre bien tranquille chez soi est le plus atroce de tous les supplices; je ne comprends pas qu'on ne l'ait pas mis en enfer. Gomment Dante n'a-t-il pas pensé à nous montrer un homme en robe de chambre, au quatrième ou au cinquième cercle de son Enfer, assis au coin de son feu dans un fauteuil, les pieds dans ses pantoufles ? C'eût été certainement le dernier degré de l'horreur, et peutêtre n'a-t-il pas osé nous faire un si affreux tableau. O misère ! Pas de souci, pas d'inquiétude, pas d'espérance, pas de n'importe quoi ! — Du bois, de l'huile, de la flanelle 1 horrible, horrible ! comme dit le spectre de Shakespeare. Ah ! c'est plus hideux qu'Ug-olin, plus impatientant que Tantale, plus bête qu'Ixion !

Voilà, mon ami, dans quelle heureuse disposition je suis, et je vous répète que je me porte assez bien, que j'ai un chapeau neuf, des bottes neuves, en un mot tout ce qu'il faut pour être heureux.

Vous dites que la Revue est assommante, et j'y suis trop désintéressé pour ne pas vous croire. Je

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ne puis cependant m'empêcher de regarder la Revue comme une espèce de vieille parente, de grand'tante, si vous voulez, et de la respecter à ce litre. C^est une honnête femme qui a été légère et qui se fait consoler par Sainte-Beuve. Vous savez qu'il a l'entreprise par monopole, de la consolation appliquée aux êtres affligés quelconques aux environs de 45 ans.

Vous avez raison, du reste, de ne pas trouver bon que dans le même numéro on écorche un vers de moi (i) et qu'on flanque une galette d'éloges à la Grisi, en style de Scudéry (2). Tout cela est maladroit, fait à la diable, contradictoire avec le reste ; il n'y a rien de bon possible ainsi.

(i) Ce vers est celui-ci :

Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre.

Dans la Revue des Deux Mondes du i5 octobre ï84o, le rédacteur de la Bévue Littéraire, parlant de VOnyu; de Ch. Coran, écrivait :

« Mon verre est fort petit, mais je bois dans mon verre, a dit dans un charmant morceau M. de Musset. »

(2) On lit dans ia Revue des Deux Mondes^ du i5 octobre 1840. (Revue Musicale] : l'autre soir la Norma nous a rendu Lablache et la Grisi, l'autre avec son port majestueux, son intellig-ence de la scène, sa basse formidable lorsqu'il s'agit de mener un ensemble ; l'autre, plus éclatante de talent, de voix et de beauté que nous ne l'avions entendue, que nous ne l'avions vue encore. Le rôle de Norma l'un des plus importants du répertoire, ce rôle taillé sur la mesure de la Pasta, loin d'embarrasser la Grisi, la soutient et l'anime. D'un bout à l'autre, on sent qu'elle y marche dans sa force et sa liberté, en cantatrice, en tragédienne. La cavatine, le grand trio, sont pour elle autant de sujets d'inspiration et de triomphe. Il est impossible de chanter Casta diva avec un timbre d'or plus pur, une grâce plus douce et plus mélancolique ; on dirait que toutes ces petites notes qu'elle égrène dans ses roulades ont la fraîcheur des gouttes de rosée qui tremblent sur les feuilles du gui qu'elle va cueillir. Dans le trio elle touche au sublime. »

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« Adieu, mon ami ; si en courant dans les bois ou en buvant un verre de vin, vous rencontrez une espérance ou une illusion, étendez le bras et prenez-la par la patte, comme une mouche engourdie d'octobre ; envoyez-la moi, je vous en prie, et dites que c'est « pour un^ monsieur qui n'a rien pris.

« A vous de cœur.

« ALFRED DE MUSSET

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