‹ La jeunesse dorée sous Louis-PhilippeChapitre 43 sur 96 · VINGTIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

VINGTIÈME LETTRE

à Ulric Guttinguer.

Qu'est-ce que cela vous fait, mon très cher, que je sois à Paris ou ailleurs ? Ne m'aviez-vous pas dit que vous viendriez déjeuner avec moi un des jours de la semaine dernière ? Je vous ai attendu tous les matins, car vous saviez que j'y restais toute la semaine, et malg'ré votre promesse (à cause de cela peut-être) je ne vous ai pas vu une seule fois.

Comment puis-je espérer, je vous le demande, que j'aurai le plaisir de vous posséder une journée entière à Bury ? Vous profiteriez de l'occasion, du reste, pour faire une visite à Mme Hu|o;-o, qui a loué un château superbe dans un des plus beaux lieux de la terre, tout à côté de nous (i). Je dois vous prévenir qu'en g'énéral V. H. ne vient que le samedi pour s'en retourner le dimanche soir ou le lundi matin en excellent mari qu'il est. Pourquoi ne viendriez-vous pas tous dimanche prochain ? Nous irions débaucher le grand homme et sa couvée. Je vais samedi chercher à Paris Rog"er de Beau-

(i) Le château de Saint-Prix.

voir, qui a la plus grande envie de se trouver avec vous. Allons, prenez 4 tasses de café et décidez-vous. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'Arvers sera de la partie.

Je suis allé dimanche à l'Isle-Adam. J'ai fait mes six lieues à cheval fort lestement, et, arrivé,là-bas, j'ai piqué une tôte dans l'Oise ; l'eau était passablement froide, j'avais très chaud naturellement et il n'aurait tenu qu'à moi de ressembler à Alexandre dans le Cydnus; mais pas si bête. Il faut vous dire que je m'étais purg-é le matin (je me purg"e tous les deux jours) et que les paysans m'encourag-eaient en me disant que bien des g-ens s'étaient noyés là où je m'étudiais à faire la planche. Je nageais sur un volcan.

J'ai lu P... amour-propre effréné, préface inouïe à la Chateaubriand, quelques beaux vers, d'autres moitié italiens et moitié latins. Il y a une chanson gasconne que je n'ai pas comprise du tout. Gomme notre homme est boiteux ainsi que Byron et que dans sa modestie il a pu craindre qu'on ne le comparât un jour à ce poète, il en dit mille horreurs pour qu'il n'y ait point d'illusions possibles. Sa pièce tombée est pour lui le rocher de Sisyphe. Il a le Camp des Croisés sur le cœur et y fait allusion dans maint endroit (i). Vous verrez cela. J'ai lu autrefois, sur la recommandation d'Alfred, les mémoires d'Allieri en italien. Je n'en ai qu'un souvenir assez vag-ue, mais je me rappelle un orgueil féroce, 2 ou 3 passag-e très lestes et la manière dont il traite le français — la traduction de M. de Latour (2) a donc paru ? et ies volumes de Marmier, les avez-vous ? Je vois d'ici

(i) Le Camp des Croisés, pièce d'Adolphe Dumas représentée en i838

(2) La traduction des Mémoires d'AlJieri, par A. de Lalour parut en i8/jo chez Charpentier (1 vol. in-i8j.

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que vous vous montez une bibliothèque à 2 fr. le volume avec des repas à i5 fr. par tôle, ô grand capitaliste I Vous seriez bien aimable de m'envoyer le sonnet que M. de Latour a dit chez vous : il est charmant. Je voudrais bien avoir aussi Vantiqae sonnet de Fontaney à 2 heureux (i).

(i) Voici ce sonnet :

Dans la création tout est harmonieux,

Gomme l'ordre éternel d'où jaillirent les mondes.

Sur de tendres yeux bleus tombent des tresses blondes ;

Dévastes rayons d'or voilent l'azur des cieux.

Les champs de la Provence, aux soleils radieux,

Sont pour les jeux, le rire et les joyeuses rondes.

Les forets de Bretagne, obscurités profondes,

Sont pour l'isolement aux rcves soucieux.

Une femme penchée embrassant une harpe, Déplo3'^ant mollement son bras comme une écharpe C'est un groupe suave, une harmonie encor.

Mais la beauté, la grâce alliée au génie,

La colombe, de Taiçle accompagnant l'essor,

C'est l'accord le plus beau : c'est là votre harmonie.

Tattet s'est trompé : le sonnet à Deux Heureux (M. et M™* V. Hugo), daté du 5 juillet i8'9, n'est pas de Fontaney mais d'Ernest Fouinct. Fontaney est l'auteur d'un autre sonnet qui fut écrit sur les marges du Ronsard, offert par Sainte-Beuve à Victor Hugo^ et regardé longtemps comme un des sonnets les plus parfaits de l'école romantique. Fontaney le composa à l'occasion de l'indemnité que le gouvernement avait proposée au poète de J/ar/o/i Delorme en dédommagement du veto mis sur cette pièce, et que celui-ci venait de refuser (août 1829). Le voici :

Sur un trône plus haut encor viens te placer; Tu l'avais dit : ton sceptre, ô Victor, c'est ta lyre. Les insensés pourtant, quel était leur délire ! Avaient cru que son poids le dût sitôt lasser!

Quoi ! sur ton char de gloire en te voyant passer, Par cet appât vulgaire ils pensaient te séduire. Et que dans ton chemin cet or qu'ils faisaient luire. Comme un prix de tes chants tu Tirais ramasser.

Majesté du génie, à toi le diadème

Ce que vous me dites de Michelet est très juste : il est par trop synthétique, mais que de rapprochements ingénieux ! Quelle âme et quelle science, et souvent quel stjJe !

Est-ce que par ces belles journées vous ne vous surprenez pas à regretter Saint-Germain ? Adieu, mon sauvage ami.

ALF. TATTET

Je suis encore pour longtemps à la campagne si ma mère ne pense pas à la quitter, du moins il n'en est pas question.

Vous avez appris la mine de Tiron qui allait épouser Mme Je Thorigny (i). Je vous conterai les détails une autre fois. — Vous ne parlez pas des lettres de Mme Lafarge. Quelle originalité et que d'esprit 1 Depuis que je les ai lues, je m'intéresse singulièrement à cette grande coquine. Et votre roman ? Qu'en fait-on dans cette

Radieux, éternel! tu l'as compris toi-mcme, Et tu sais le porter, et tu ne le veux pas ! Qu'ils tremblent de fouler ces domaines de l'âme, Ces royaumes, volcans assoupis, dont la flamme A ta voix en Etnas jaillirait sous tes pas. (1) Tiron était un ancien agent de change. M™e de Thorigny était la fille de M. Bocher et de M^i» Perrotin, mariés en i8o4, et la sœur de Gabriel, Edouard, Charles, Alfred et Amédée Bocher.

Perrotin lAmbroise^ père deM""» de Thorigny, était fils d'un riche armateur de Nantes qui fut ruiné par les événements de Samt-Dominguc et dépouillé par la Révolution. Arrêté par Carrier, il ne dut son salut qu'à la chute de Robespierre. Il avait épousé à 19 ans M"e Ellinkcnsen, fille d'un des premiers négociants de Rotterdam, correspondant de la maison de Nantes, dont la mère, née Béviers, était d'une famille noble de Bretagne.

Le mariage de IM"^' Nanine Bocher avec le comte de Thorigny fut célébré à Saint-Roch au mois de janvier 1828. Elle mourut le a8 janvier 18^7.

(Cf. les Mémoires de Charles Bocher,)

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ignoble Presse qui va dégobiller sur nous un roman de Bazancourt? Et moi qui comptais sur le vôtre ! Je leur ai donné 12 francs à cette intention. Vous me les devez positivement.

A bientôt, mon cber Ulric, dois-je dire à dimanche ?

ALF. TAT

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