‹ La jeunesse dorée sous Louis-PhilippeChapitre 46 sur 96 · VINGT-DEUXIEME LETTRE · texte numérisé non relu

VINGT-DEUXIEME LETTRE

à Ulric Guttinguer.

27 septembre [184 1] Bury.

Ce que vous dites de Colomba est fort juste, mon cher Ulric, mais je me demande comment il se fait qu'Alfred ait cela en si grande estime . Je vous assure que, selon lui, c'est au-dessus de tout ce qui se publie (2). — Pour Cormenin, je vous avais prévenu qu'il y avait du Paul de Koch dans son affaire. Il est fort loin de Courier pour qui vous êtes bien sévère. La France littéraire dont vous me parlez est une Revue qui ne vivra pas. C'est la concurrence de la Revue des Deux Mondes qui a mangue plusieurs centaines de mille francs (3) avant d'arriver à la place qu'elle occupe

( I ) J'ai public son carnet de voyage dans mon livre sur A Ifrtd de Musset, t. I, 363 et sq.

(2) Cela prouve qu'AllVed de Musset n'avait pas mauvais g^oùt.

(3) La Revue des Deux Mondes fut fondée en 1829 par Mauroy et Ségur-Dupcyron. Mauroy fournit tous les fonds; Sét;:ur-Dupeyron qui était employé au ministère de l'Intérieur, ayant été nommé, en i83o, inspecteur des établissements sanitaires et puis consul de France

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aujourd'hui, et il est fort douteux que la France ait assez d'argent pour tenir long-temps. Les 2 colonnes du journal sont Esquiros et Eug-ène Pelletan, Roger de Beauvoir y met des vers ainsi que M. le Elaguais (i) et Galemard de Lafa jette. — Vous y verrez des dessins de Hugo qui se garde d'y insérer des articles — un M. Alfred Michiels est en train d'y écharper Sainte-Beuve. En un mot, c'est le champ d'asi/le des littérateurs repoussés par Buloz de ses deux Revues. — Je crois que tous les vers de Arvers y seraient reçus avec joie. Je tiens les Vierges folles : c'est un petit volume in-Sa saisi par la police, m'a-t-on dit, et qui doit plaire à toutes les p... qu'il exalte, plaint et bénit. Mais qu'est-ce que tout cela nous fait ? Je vais chercher les lettres de mylord Ghesterlield que je suis sûr d'avoir quelque part.

Je vous ai un peu attendu et beaucoup désiré aujourd'hui. La journée a été passable ; que n'êtes-vous venu ? C'est décidément dimanche que la pêche a lieu . Nous n'avons invité que la famille Hugo et Arvers —

à Bucharest et à Damas, la Revue cessa de paraître au bout de quelques mois et fut rachetée par Buloz . Celui-ci était alors correcteur chez Everat, imprimeur de la Revae de Paris.

(i) Alph. le Flaguais, qui fut bibliothécaire à Gaen, est l'auteur de poésies, dont les Mélodies françaises et chants sacrés parus en iSag chez Dondey-Dupré. Sans avoir le talent de Chcnedollé. son compatriote, auquel il a dédié une belle ode sur V Immortalité, il a quelques-unes de ses qualités, notamment sa pureté toute classique. Sainte-Beuve était en correspondance avec lui. Il lui écrivait un jour au sujet de Bertaut, évèque deSéez : « J'ai autrefois été un peu plus sévère pour Bertaut qu'il ne fallait, et quoique je ne partag-e pas toute l'idée de N. Martin sur lui, je serais heureux de lui refaire une part plus juste; il la mériterait, ne fût-ce que par ces deux vers si charmants et qui ne sont pas mal dans la bouche d'un évèque : Et constamment aimer une rare beauté C'est la plus douce erreur des vanités du monde. »

(Lettre inédite,)

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cela vous effraie-t-il ? S'il fait beau, viendrez- vous tous les trois déjeuner avec nous ! Cela vous éviterait la visite à Saint- Prix.

CORMENIN (i)

La biographie de Gormenin pourrait tenir, aux détails près, dans la lettre (inédite) suivante, adressée par Maxime du Camp à un inconnu, le 4 juillet

(i) Louis-Marie de La Haye, vicomte deCormenin, naquit le 6 janvier 1788 à Paris ov il est mort le 6 mai 1868. Il appartenait à une famille de robe attachée à l'ancienne monarchie. Après avoir chanté Napoléon au Mercure de France^ il entra en 1810 au Conseil d'Etat. Rallié aux Bourbons en i8i4, il fut nommé maître des requêtes en titre le 24 août 181 5. Après la révolution de Juillet il abandonna le Conseil d'Etat et fut élu député de Belley au mois d'octobre i83o. En août i83i, il ouvrit sa campag-ne de pamphlets qui le rendit presque aussi célèbre que Paul-Louis Courier.

Dans une lettre adressée au Courrier français il déclara que tout ce qui avait été fait en France depuis le mois de juillet i83o ne comptait pas, s'étanl fait sans le peuple. Nommé député, à la suite de cette lettre par les collèges de Joigny, Monlargis, Pont-de-Vaux et Belley. il écrivit alors ses fameuses Lettrés sur la liste civile qui ridiculisèrent le roi et le rendirent odieux.

Son Livre des Orateurs (i836) est resté classique. Sa Lettre au duc de Nemours à propos de la dotation de ce prince eut un tel succès qu'on lui attribua le renversement du ministère (février i84o). Mais il perdit sa popularité en se faisant le défenseur de l'Eglise.

La révolution de Février fut pour lui comme un triomphe personnel. Elu par quatre départements à l'Assemblée constituante, il en devint le vice-président. C'est à lui qu'on doit la clause funeste en vertu de laquelle le président de la République devait être élu par le suffrage universel. Le prince Louis-Napoléon l'on récompensa en lui donnant un poste de conseiller d'Etat qu'il garda jusqu'à sa mort.

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Cher Monsieur,

(( Je suis fort heureux que ma Police ne vous ait point déplu ; j'ai été aussi vrai que possible tout en restant très modéré. Si les inspecteurs dormaient seulement deux jours de suite, on en verrait de belles et les côtelettes de votre ami seraient bien compromises.

« Quant à M. de Gormenin, les deux seuls points sur lesquels j'attire votre attention sont ceux-ci :

« Malgré des apparences de contradiction flagrantes, il a été assez logique et assez droit : voulant la souveraineté du Peuple, il s'est toujours incliné devant elle et n'a pas cru devoir refuser ses services à un gouvernement issu du système qu'il avait toujours préconisé. De plus il avait toujours été opposé à une chambre haute quelconque, hériditaire ou viagère, et il a prouvé qu'il tenait à son opinion, en refusant le Sénat lorsqu'il lui a été offert.

« Louis-Philippe à son avènement lui offrit le ministère de Tlnstrution publique, qu'il refusa ; seul, parmi les députés de cette époque, il donna sa démission parce que son mandat ne lui reconnaissait pas le droit de faire un roi. Après cela et à cause de cela on en fit ou le Dieu ou le Diable républicain. Il n'était pas républicain, il n'était rien qu'un sceptique, spectateur ironique des hommes et des choses, très concentré, dont la finesse d'esprit disparaissait, pour des yeux superficiels, derrière une sorte d'épaisseur native. On le croyait

niais, on le disait naïf, on se trompait ; \\ était en dedans, portes et fenêtres fermées, et on ne l'apercevait pas. Sa puissance, son besoin de production étaient inconcevables ; trois jours avant sa mort, couché, mourant du cancer au foie, il écrivait sans arrêter. II ne sortait pas sans avoir sur lui de petit carrés de papiers et un crayon : il se méfiait de sa mémoire qui était très pauvre ; dès qu'une idée lui venait, il se mettait sous une porte cochère et griffonnait. Au Conseil d'Etat il passait son temps à écrire; quatre jours avant sa mort il médisait: Je n'ai jamais été, je ne suis qu'un pamphlétaire et, s'exaltant, il me disait que le pamplhet est la plus belle des formes littéraires, qu'elle contient tout, pique la curiosité, attache l'esprit, excite le rire, fait penser : c*est la lance d'Achille qui blesse et guérit: car à côté du mal qu'il flagelle, le pamphlet sait porter remède.

« Il m'a toujours soutenu qu'il n'était rentré au Conseil d'Etat que pour refaire son droit administratif ; ]t n'en crois rien. Pourquoi est-il rentré là et dans de telles circonstances après avoir hbellé la Constitution de i848? Je n'en sais rien — ce n'est pas par amour de l'argent, quoiqu'il fût très avare et assez retors, car il laissait pendant 4» 5 et 6 ans sou traitement sans aller le toucher. Il avait une timidité invincible, la discussion orale le déconcertait, la tribune le remplissait d'épouvante, et à côté de cela il était têtu comme un troupeau de mulets. Il s'était fait nommer baron, puis vicomte et avait

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fait majorer son bien, et jamais il ne prit non pas un titre, mais seulement la particule. Sa modestie ressemblait tant à de la vanité qu'on pouvait s'y tromper. Ma grand'mère qui avait de Tesprit jusqu'au bout des ongles et qui ne Taimait guère, disait de lui : « Il est fier comme un pet dans une culotte de soie; il a toujours soin de se cacher sous le lustre ! » — Son cerveau était fait pour les hautes spéculations ; ses mœurs, toujours vieillottes et timides le poussaient aux occupations enfantines : un La Bruyère fabricant de joujoux, très égoïste, n'ayant aimé que son fils, quand celui-ci fut mort, très crédule, mais crédule à la façon des paysans qui ouvrent la bouche, lèvent les bras, s'exclament d'étonnement, mais n'en pensent pas moins à vous mettre dedans. — Sachant se maintenir, ayant été vilipendé, injurié, insulté et n'ayant jamais témoigné le moindre ressentiment.

«Voilà bien du fatras; pour vous, bien entendu. Je vous livre là toute ma pensée afin qu'elle puisse vous éclairer dans la connaissance de ce très singulier caractère. Rien de tout cela n'est à dire, mais cela peut vous servir à serrer la vérité de plus près.

« Vous savez, cher Monsieur, que je suis tout à vous.

« Maxime du Camp (i). »

(i) Communiqué par M. Macqueron.

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