ENVOI A VICTOR HUGO
C'est un aiglon qui, regagnant son aire,
Laissa tomber sur le roc solitaire
La loDgiie plume arrachée à son flanc ;
Je vis au bout une perle de sang,
J'en eus pitié... car vous êtes son frère I
Où planez-vous, dites, uotre aigle à tous I Pendant qu'ici Ja bise nous assiège.
Près de ces monts, aux épaules de neige. On est si haut, qu'où doit penser à vous !
Ces vers de Roger de Beauvoir, datés du Pic de la Vignemale (Pyrénées) — i8 septembre 1 84 1 — parurent dans le feuilleton du Globe du 20 décembre i84i avec la réponse de Victor Hugo que voici :
Oui, c'est une heure solennelle !
Et le penseur grave et serein Croit qu'un peu de gloire éternelle Se mêle au bruit contemporain ;
l86 LA. JEUNESSE DOREE
Puisque dans son humble retraite Il ramassa sans se courber Ce qu'y laissa choir le poète Ce que l'aig-Ie y laisse tomber !
Puisque sur sa tête tidèle.
Ils ont jeté, couple vainqueur, L'un, une plume de son aile, L'autre, une strophe de son cœur 1
Oh ! soyez donc les bienvenues, Plume ! strophe I envoi g-lorieux !
Vous avez erré dans les nues, Vous avez plane dans les cieux !
Comment donc se fait-il que Victor Hugo, publiant ces deux pièces devers dans les Contemplations (i856) ait remplacé, en tête des siens, la dédicace « à Roger de Beauvoir » par celle-ci : « Au poète qui m'envoie une plume d'aigle ? C^est que, en i856, si les vers de Roger lui plaisaient encore, Roger avait cessé de lui plaire. Du reste, Victor Hugo a négligé de dater les deux pièces, pour nous faire croire sans doute que la Plume d'aigle lui avait été envoyée à Guernesey.
izTT^a:
l88 LA JEUNESSE DOREE
restante, Naples. Tu ne sauras rien de nouveau si tu es encore à Joi^ny (i), mais n'importe, j'aurai du moins un souvenir de mon plus vieil ami. J'ai renoncé à chang^er de voiture à chaque poste ; je me suis décidé économiquement à aller avec la mienne jusqu'à Chalons, où elle est encore et d'où elle reviendra quand il plaira à Dieu. — Si nous n'avions pas traversé Joig-ny à 5 h. du matin, j'aurais essayé de te trouver. Mon ami, tu diras ce que tu voudras, mais je suis le plus heureux des hommes. Jamais, je le crois, je n'ai été ni mieux, ni plus aimé. De mon côté, je donne tout ce qu'il y a de bon dans mon cœur, qui est plein de tendresse et d'amour. Non, certes, il ne vieillit pas, et je trouve en lui des ressources que je ne soupçonnais pas. — Viendras-tu en Italie bientôt ? Nous rejoindras-tu ? Quel bonheur de te serrer la main et de te présenter à ma femme adorée. Tu sauras bien si on a commencé un procès ou si le m[ari] est cocu, battu et content. S'il peut renoncer à... il demandera de lui-même le divorce et nous arriverons aussitôt.
Mon cher ami, il faut bien t'avouer que je n'ai pas le moindre reg^ret de ce que j'ai fait. Ce serait à recommencer que je n'hésiterais pas. Ma famille (trois per" sonnes) (2) et mes amis me manquent, il est vrai mais cet exil ne sera pas éternel. Peut-être finira-t-il plus tôt que je ne supposais. Tu me conteras quelque jour comment ma mère a pris la chose.
Adieu, mon très cher. Mille et mille amitiés.
ALFRED
(i) La mère de Félix Arvers était orlg;inaire de Joig-ny et avait une petite maison tout prés de là, à Saint- Aubin, (a) Sa mère, son frère et son oncle.
sous L0UI8-PHILLIPE 189