VINGT-CINQUIÈME LETTRE
à Félix Aruers,
Naples, octobre 1842.
Que le diable emporte le nom d'Arvers, le chevalier Massin (i), le collèo-e Gharlemag-ne, etc. Je viens d'avoir une belle peur. Hier en rentrant à mon hôtel on me remit une carte d'un attaché à l'ambassade de France qui désirait absolument me voir et me parler. Je me suis toute la nuit livré à mille suppositions : le nom m'est inconnu. On a sans doute appris quelque chose, faut-il aller bravement au-devant dudanj^erou attendre une deuxième sommation? Enfin que sais-je ? Pourtant je prends mon courag-e à deux mains et je me dirige vers le palais Friezzi, pas moins que ça. En entrant, un grand beau monsieur court pour se précipiter dans mes bras, mais mon visag-e lui fait l'effet de la tête de Méduse et il s arrête immobile comme un dieu Terme. J'ai cru, moi-même, me dit-il en voyant votre passe-port à l'ambassade, que vous étiez mon camarade de collège. Veuillez excuser ma surprise. Je lui répondis aussitôt qu'il m'avait pris sans doute pour mon cousin. — Cousin germain, ajouta-t-il, car vous portez les mêmes noms et prénoms ! L'aplomb ne m'abandonna pas, et me voici faisant Téloge de ma famille et de son prénom le plus illustre, parlant des choses universitaires et des comédies au nom de mon parent. Il me charge alors de mille
(1) Arvers, comme je l'ai dit, avait fait ses études à l'Institution Massin et suivait les cours du collège Gharlemagne.
igO LÀ JEUNESSE OOREB
bonnes amitiés pour lui et veut que je lui écrive aussitôt et que je l'eng-age à venir passer l'hiver. Maintenant quand tu m'écriras, n'oublie pas de mettre dans la lettre à ton cousin (non è il vero Giusseppe) quelques lignes gracieuses pour M. Jovin des Fayères (i) qui y tient absolument. C'est un homme très bien, de bonnes façons et de bonne tournure, marié à une femme très jeune et très jolie.
Je ne suis pas encore assez bien installé pour te parler en détail de la vie que je mène. Dans quelque temps je t'en dirai plus. As-tu reçu ma lettre de Gênes •? Je n'ai pas eu de tes nouvelles ! Ecris-moi poste restante, Naples.
Quand tu seras à Paris, tâche donc de voir Arago (2) et surtout ne lui dis pas où je suis; mais chez lui tu sauras quelque chose. Tu m'en feras part aussitôt. On t'écrira peut-être de Ghâlons-sur-Marne au sujet de mon coupé que j'ai laissé là. Que la lettre du propriétaire de l'hôtel des Trois Faisans ne t'étonne pas, quand il t'apprendra que la voiture est partie pour Paris et envoyée quai Voltaire (3). J'ai donné l'adresse d'Alfred, ne sachant pas si tu étais de retour quand on me l'emmena. Je ne veux pas qu'on apprenne à la maison d'où elle arrive.
Adieu, mon vieil et bon ami, ne m'oublie pas et croismoi tout à toi de cœur.
ALFRED
(i) Secrétaire de l'ambassade de France, à Naples.
(2) Alfred Arai,^o, ami de Tattet, d'Arvers et de Musset.
(3) Chez Alfred de Musset.
sous LOUIS-PHILIPPE IQI