‹ La jeunesse dorée sous Louis-PhilippeChapitre 50 sur 96 · ALFRED ARAGO · texte numérisé non relu

ALFRED ARAGO

Fils cadet de l'illustre savant qui fut membre du gouvernement provisoire, en i848, Alfred Arago avait six ans de moins qu'Alfred de Musset, étant né le 20 juin 1816. C'était un des plus joyeux compagnons du cénacle de la rue Grange-Batelière. Ayant montré, de bonne heure, de grandes dispositions pour la peinture, il entra à l'Ecole des Beaux-Arts, fut élève de Paul Delaroche et débuta au salon de i84i avec un Charles-Quint au couvent de Saint-Juste qui fut très remarqué. L'année suivante il exposa Bramante profitant de l'absence de Michel- Ange pour introduire Raphaël dans la Chapelle «iOJ^me. Ce tableau lui fît, comme peintre d'histoire, une réputation que consacra la médaille de 3® classe accordée en 1846 à sa Recréation de Louis XI et à ses Moines attendant une audience du pape. Mais son plus grand succès date du salon de 1847 où figura son Pétrarque plantant un laurier sur les ruines du tombeau de Virgile. On voit qu'il ne s'attaquait qu'à de nobles sujets. Entre temps il menait la vie à grandes guides et prenait part à toutes les fêtes. Le coup d'Etat de i85j en fit un fonctionnaire du nouveau gouvernement. Il avait lié connaissance, au cours d'un voyage en Italie, avec plusieurs membres de la famille Bonaparte. Il fut nommé en i85i

inspecteur général des Beaux-Arts et fit partie, en i855, du comité d'organisation de l'Exposition universelle. C'est à cette époque que se place une anecdote qui courut alors dans tous les salons. Arago était devenu l'ami d'Alfred de Musset. On connaît la lettre spirituelle qu'il lui écrivit le soir de son élection à l'Académie française :

« Mon cher ami,

« // faut qu'une porte soit ouverte ou fermée ; en vous ouvrant la sienne, l'Académie a fait œuvrede justice; ce n'est pas un Caprice qui lui prend, elle en est incapable. « On disait que jamais nous n'obtiendrions les palmes vertes. Nous le voyons : // ne faut jurer de rien.

Que d'Alfred heureux en ce jour, par i6 sur 28 I

« 10 Alfred de Musset.

« 2° Alfred Tattet.

« 3' Alfred Mosselman.

(( Enfin votre très dévoué ami.

<( Idem ARAGO ».

Et donc la princesse Mathilde qui depuis longtemps brûlait d'envie de connaître Alfred de Musset, pria un jour Alfred Arago de le lui amènera dîner, sans plus de façon. Au jour convenu, Musset arrive à moitié gris. La présentation faite, on se met à table, Musset en sort complètement ivre. Ce que voyant, la princesse qui craignait un malheur, le fait conduire par Arago dans son cabinet de

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toilette. A peine y est-il entré qu'il restitue tout ce qu'il a pris. Une fois soulagé, il se nettoie, s'étend sur une chaise longue et s'endort. Une demi-heure après, il n'y paraissait plus. Les deux amis descendent alors au salon, y font assaut d'esprit, et Musset tient tout le monde sous le charme. Mais il ne revint pas chez la princesse.

Quant à Alfred Arago, il devint chef au ministère des Beaux-Arts et continua à faire la fête. Mais la guerre de 1870 jeta un voile sur sa gaieté et mit fin à sa carrière.

VINGT-SIXlÈiME LETTRE

à Ulric Guttiiiffuer

S. d. [octobre 1842]

Cher ami, vous ne savez pas où je suis, mais vous savez ce que j'ai fait. Aléa jacta est, j ai franchi le Rubicon. Je suis le plus heureux des hommes, bien que brouillé avec ♦oute ma famille qui se doute de la chose. Si vous voj^ez ma mère, je vous prie même de prendre chaudement mon parti et de me défendre comme un autre vous-même. Préparez-lui une de ces tartines que vous faites si bien. Je me passe à merveille de Paris, de ses joies, de ma famille et de mes ennemis, maisje ne me passe pas aussi facilement de vous, mon très cher. Tenez votre promesse, écrivez-moi souvent et longuement. Vos lettres me réjouissent le cœur. Quand je souffre elles me consolent et quand je suis heureux elles doublent mon bonheur. Je ne sais pas trop quand je vous verrai : on parle d'une plainte déposée à la préfecture de Police où l'on m'accuse d'avoir enlevé Mad... D'abord ce n'est pas vrai, je ne l'ai pas emmenée malg-ré elle, etc., etc. ; nous nous sommes enlevés réciproquement. Le courag-e ne me manque pas, je suis à la hauteur de ma position. Il serait dur de me repentir pour avoir fait juste le contraire de vous. Lequel de

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nous deux aura eu raison, l'avenir nous l'apprendra. Il y a des choses qui m'ont épouvanté dans votre lettre... Heureusement qu'il y a une couronne de fleurs sous votre bonnet de philosophe. Ma couronne à moi c'est ma femme, car elle est à tout jamais la mienne à présent, sans que nous ayons besoin de ce sacrement qu'on traîne comme un boulet.

C'est un serpent doré qu'un anneau conjugal.

a dit notre poète.

Il ne sort pas une plainte de sa bouche et cependant elle a déjà goûté de mon pain noir, car on me laisse u n peu tirer la langue là-bas (i). Mais qu'est-ce que tout cela quand on s'aime ?

Votre lettre du i8 septembre ne m'est arrivée que le i6 octobre. J'y réponds aussitôt et moins longuement que je ne le voudrais. Vous ne perdrez rien pour attendre, je vous supplie encore une fois de ne pas m'abandonner quand tous me délaissent. Ma mère est indigne pour moi. Mon petit frère, ce pauvre être chétif et souf frant, me montre un cœur d'or et me donne mille preuves de dévouement et d'affection : il n'y a donc que les malheureux qui vous aiment. Vous montrez le latin à Gabriel. J'en sais maintenant juste assez pour l'apprendre en même temps que l'élève que j'aurais. Quand donc aurai-je un fils aussi moi ? Je ne songe qu'à cela.. Je vous embrasse, mon cher Ulric, je vous serre la main du fond du cœur. J'espère bien me donner mes étrennes en allant vous voir rue de Gourcelles.

Bien à vous.

ALF

(i) C'est-à-dire à Bury, chez sa mère.

igô LA. JEUNESSE DOREE

VliNGT-SEPTIEME LETTRE

â Félix Arvers,

27 octobre 1842.

Je te supplie, mon cher ami, de renoncer à cette belle langue que tu parles et écris comme un vrai Toscan. La peine que cela te donne t'empêche de m'en dire plus long" et j'aime mieux cinq ou six pages d'aimable manuscrit en langue vulgaire que vingt-cinq lignes du plus pur italien (i). Je pourrais bien aussi coudre à grand'peine quelques phrases que je t'enverrais, mais cela me rappellerait trop les compositions en thème grec, etc.

Alexandre (2) te tient au courant de ce qui se passe. 11 t'a parlé sans doute des lacunes de cet époux digne d'un meilleur sort. Mais que veut-il ? N'a-t-il pas tout pour divorcer à Francfort (3) avec sa femme ? A-t-on jamais mis plus gros points sur les i ? On m'a parlé d'un procès, mais y a-t-il preuve de l'enlèvement, si tant est qu'il y ait enlèvement ? Le procureur du roi informe-il sur des présomptions ? Je t'en supplie, mon vieil ami, entre avec moi dans de longs détails là-dessus. J'ai souvent des envies terribles de revenir à Paris: dois-je les combattre ou m'y abandonner ? J'ai bien besoin de tes conseils; comme dit Montaigne, l'amitié

(1) Arvers, depuis son voyag:e en Italie (i84i), s'amusait à émail- 1er ses lettres d'expressions italiennes.

(2) Frère d'Alfred Tattet.

(3) Le mari de la maîtresse de Tattet était Allemand.

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a les bras assez long*s pour se tenir et se joindre d'un coin du monde à l'autre. Je compte donc sur toi et nunc et semper. Parle-moi aussi de tes affaires. Je ne veux pas rester étrang-er à ce qui t'intéressse. Le blocus continental du Gymnase tient-il toujours et l'enfant né malin a-t-il rouvert sa boutique ? L'hiver pour toi s'annonce-t-il bien? Avec ou sans calembour je voudrais bien te tqv oit Deux Maîtresses (i). Celles-ci du moins en ont payé d'autres.

V[ictor] H[ug"o] va-t-il bientôt s'épater plus ou moins lourdement au beau milieu delà Comédie Française (2) ? As -tu rencontré Gutting-uer et Musset ? Toi qui vis à Paris, tu dois avoir bien des choses à m'apprendre. Il s'y fait toujours mille folies qui réjouissent ton pauvre ami Tattet. Il est assez malheureux pour avoir fait sa grande dernière. Quel bouquet ! Me voici maintenant au rang- des sages; marié comme on ne l'est pas. Aussi bien mes cheveux g^risonnent et il fallait bien en finir.

Tircis, il en est temps de faire la retraite.

J'avais toujours, comme cauchemar, la femme de ménagée du père Coupig-ny en perspective. C'est toi qui ne dois plus reg-arder qu'en tremblant les portiers, pères de famille. Rappelle-toi nos rêves dorés sur la vieillesse des célibataires.

Toute plaisanterie à part, j'ai la femme la plus divine et la plus parfaite qu'on puisse imaginer, et je n'envie le sort de qui que ce soit au monde. Je serais un heureux coquin si Pasquin n'avait pas oublié de mettre de

( I ) C'est le titre d'une des meilleures pièces d'Arvers représentée, au Vaudeville, le i5 mars ]836,

(2) Allusion à la chute des Burgraves.

l'or dans ma poche. .. Mais elle est bien comme une île escarpée et sans bords. Ecris-moi longuement, promptement, et je n'ai pas besoin de dire spirituellement .

Ces trois adverbes joints font admirablement !.. .

Que le diable emporte les citations ! Encore une pour la dernière. N'oublie pas ton cousin de Naples, je voulais commencer ma lettre ainsi :

Salut, petit cousin germain, D'un lieu d'exil j'ose t'écrire.

Mais puisque je la finis de même, cela est tout un . Adieu, très cher, j'ai bien ri en ouvrant ta lettre. Seulement, de grâce parle-moi français comme une vache italienne, si tu veux, et que les cousins de l'Académ ie délia.., ne t'empêchent pas de dormir. Adieu, Félix, Alexis, Thémisiocle Arvers. Sais-tu que ce nom-là m'a porté bonheur, nomtn et omen (i). Qu'il continue à me protéger ; toi, mon ami , ne te lasse pas de veiller sur celui dont ta providence a bien voulu se charger . Mille et mille amitiés bien sincères.

ALFRED

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