‹ La jeunesse dorée sous Louis-PhilippeChapitre 52 sur 96 · RONDEAU · texte numérisé non relu

RONDEAU

Fut-il jamais douceur de cœur pareille

A voir Manon dans mes bras sommeiller ?

Son front coquet parfume l'oreiller ;

Dans son beau sein j'entends son cœur qui veille.

Un songe passe et s'en vient l'égayer.

Ainsi s'endort une fleur d'églantier, Dans son calice enfermant une abeille.

Moi, je la berce : un plus charmant métier Fut-il jamais ?

Mais le jour vient, et l'aurore vermeille Effeuille au vent son bouquet printanier. Le peigne en main et la perle à l'oreille, A son miroir Manon court m'oublier Hélas ! l'amour sans lendemain ni veille Fut-il jamais ?

Mon cher ami, j'ai été bien plus content de vous aujourd'hui. Décidément, la tristesse ne vous va pas ; apprenez donc le whist à Gabriel.

Lisez-vous dans la Presse une nouvelle rococo bocagère d'Alex. Dumas? Cela s'appelle Sylvandine — ce n'est pas du tout dans sa manière habituelle; ces diables de gens se métamorphosent quand et comme ils le veulent ; pourtant^ ici, il frise diantrement l'Arsène Houssaye. — A propos de nouvelles^ j'ai les nouvelles de rinde de ce matin sur le cœur, ces brigands d'Anglais pillent, brûlent et massacrent tout. Caboul n'existe plus. — Vous me direz à cela : « Qu'est-ce que ça vous fait ? »

sous LOUIS-PHILIPPE 201

A la bonne heure, mais que ces g-ueux-là ne se fassent pas les apôtres de la civilisation, qu'ils ne prêchent pas l'émancipation des noirs ; qu'ils ne frappent pas des médailles avec ces mots : Pacem Asiœ Victoria fecit^ car on peut leur cracher à la face le mot de Tertulien : Ubi solitudinem faciunt pacem appellant . — Autre malheur : Alfred a perdu ce soir 24 fiches. — A bientôt. Oubliez Dubois d'Angers, Dubois de Nantes, Dubois dont on fait... etc., etc,, mais n'oubliez pas Dubois de l'Ile Bourbon.

A vous.

ALF. T

GHAUDESAIGUES

Parlant de Ghaudesaigues dans la Biographie de son frère (p. 122), Paul de Musset dit: « C'était. un grand garçon pâle, avec une figure de Christ, et qui bredouillait en parlant. N'ayant ni grand talent ni influence, il était un peu envieux et trop naïf pour savoir s'en cacher. »

L'oraison funèbre est courte et juste : tout ce que je vais raconter n'y changera rien.

Né à Santia, dans le Piémont en i8i4, Jacques- Germain Ghaudes-Aigues (ainsi s'orthographiait son nom) commença ses études à Turin et les finit à Grenoble d'où il vint à Paris, à sa majorité, avec vingt-cinq à trente mille francs que lui avait laissés son père. Dès qu'il fut en possession de cet héri-

202 LA JEUNESSE DOUEE

lag-e, dit Hippolyte Lucas qui Ta beaucoup connu, il crut que le monde lui appartenait, et que cette somme ne s'épuiserait jamais. Il avait sans doute fait à ce sujet les plus profonds calculs, mais l'existence qu'il mena tout d'abord s'accordait mal avec la durée qu'il supposait à son trésor. Il apprit combien coûte cher une passion du grand monde, lorsqu'on veut se maintenir avec elle sur un pied d'égalité. Il aima une femme riche et belle, un peu plus âgée que lui, qui l'admit dans sa société, et le crut longtemps aussi favorisé qu'elle du côté de la forlune. Il était trop fier pour avouer la modicité de ses ressources. Il eut un cheval pour la suivre au Bois et caracola autour de sa voiture. Il s'habilla avec la dernière recherche pour briller dans son salon ouvert à la jeunesse dorée et lutta de fashion avec ses rivaux. Il la combla de petits cadeaux permis, mais dispendieux, qu'on regarde comme des bagatelles, lorsqu'on a l'habitude *de les recevoir. Il dépensa un argent fou en fleurs , et ]\|rae Pj'(ivost, bouquetière sous les galeries du Théâtre-Français, le regardait comme une de ses meilleures pratiques. Il jouait, le malheureux, il jouait, lorsqu'il était sous les yeux de la maîtresse de la maison, et perdait ou gagnait viugt-cinq louis dans une partie d'écarté avec l'aplomb d'un homme qui a cent mille livres de rente. Le reste du temps, il le passait à faire des vers pour attendrir la beauté adorée, et c'était à coup sûr le temps qu'il employait le mieux.

sous LOUIS-PHILIPPE 20 3

Allons ! pour un eofaot, soyez humaine et bonne. Pourquoi ne pas vouloir adoucir mon exil ? Je ne suis pas méchant, je n'ai pas le cœur vil, Je n'ai fait de mal à personne.

Il s'est peint tout entier dans ces jolis vers. Oui, c'était un enfant ; ses poésies annoncent qu'on lui a tenu compte de son dévouement, de ses attentions délicates ; mais si les poètes ont des moments où ils exagèrent leur malheur ; il en est d'autres où ils exagèrent aussi leur bonheur.

« J'ignore, continue H. Lucas, s'il a été aussi heureux qu'il méritait de l'être; ce que je sais bien, car c'est une confidence qu'il pouvait faire à ses amis, c'est qu'un pareil train de vie lui fit voir en peu de temps la fin de sa richesse. Un beau jour il lui prit fantaisie de regarder dans son secrétaire. Il y trouva trois billets de cinq cents francs. Pour la première fois, il se mit à réfléchir sur son genre d'existence, et s'aperçut qu'il lui était impossible de lacontiner. Gomment sortir d'embarras 1 Faire un aveu de sa pauvreté ! s'exposer à rougir devant celle qu'il aimait ! Fi donc ! Demander de l'argent à sa mère qui n'en avait pas beaucoup î encore moins. La situation était trop cruelle. Il ne prit conseil que de son désespoir. Muni de ces trois billets de cinq cents francs, il s'élance vers une maison de jeu. 11 y en avait encore dans ce tempslà. Il monte rapidement l'escalier. Il sollicite à trois reprises la rouge ou la noire de lui être favorable. A trois fois le destin se tourne contre lui.

En quelques minutes il ne possédait plus rien. Ruine complète. Ce fut un moment solennel dans sa vie : le suicide était pour ainsi dire à Tordre du jour dans la littérature. Il avait chanté lui-môme la mort d'Escousse et de Lebras, il se demanda s'il ne devait pas finir comme eux avec un peu de charbon ou bien avaler les soixante gouttes d'opium de Chatterton. 11 descendit Tescalier, pâle, éperdu ; mais en se trouvant à l'air libre et pur, sentant en lui la jeunesse et la vigueur, il prit une plus courageuse résolution. Le temps des folies lui sembla passé pour toujours. Il jura de vivre et de se faire dans la littérature une position avec sa plume qui jusquelà ne lui avait servi qu'à chanter ses amours (i) ».

Seulement au lieu de rompre dignement avec sa maîtresse, il préféra se faire chasser de chez elle en lui cherchant une querelle d'Allemand.

Il avait publié'en 1 834 un roman Elisa de Rialto, qu'on a appelé l'œuvre d'un fou. En i835, en pleine passion, il réunit les poésies qu'il avait fait paraître à droite et à gauche, dans un petit volume auquel il donna pour titre le Sanff de la Coupe et dont Pierre Leroux — chose digne de remarque — rendit compte dans là Revue des Deux-Mondes du I®'" décembre i835.

Après quelques critiques assez dures, Pierre Leroux concluait ainsi : « Il y a dans ce recueil de vers assez de qualités pour faire espérer de l'avenir de l'auteur, s'il arrive à corriger l'exagération de sa

(i) II. Lucas, Portraits et souvenirs littéraires.

sous LOUIS-PHILIPPE 205

pensée et à dessiner plus correctement des formes moins indécises. Le dessin, voilà ce qu'il doit étudier le plus ; le coloris viendra, il est déjà assez satisfaisant. Nous avons remarqué quelques sonnets bien faits ; c'est de la poésie intime suffisamment vraie pour avoir du charme et qui ne manque ni de grâce, ni d'harmonie: Seulement quelques réminiscences involontaires trahissent çà et là l'imitation de Sainte-Beuve, et c'est toujours sinon un tort, du moins une témérité, de rappeler les œuvres du maître quand on est loin de pouvoir les faire oublier. »

Chaudesaigues semble avoir eu conscience de ses défauts. En changeant de vie il voulut changer sa manière d'écrire. Il se mit à l'école de Gustave Planche dont il avait fait connaissance à U Artiste et rédigea pour les journaux et les revues une série de portraits littéraires qu'on a réunis après sa mort sous le titre : les Ecrivains modernes de la France. Il y en a dans le nombre d'assez bien venus, malheureusement G. Planche avait déteint sur lui, sa plume est trop souvent acerbe et injuste.

Il était critique théâtral au Courrier français^ quand il fut frappé d'apoplexie au mois de janvier

Théophile Gautier, ayant fait son éloge en quelques lignes dans le feuilleton de la Presse, s'attira une rebuffade de Girardin, dans le numéro du 2 février de ce journal. Après s'être étonné que Th. Gautier n'eût point « été préservé de Técueil

du lieu commun par la tendance au paradoxe qui lui est naturelle », Emile de Girardin proclama cette vérité : « Qui ne voit que le but et ne regarde pas le point de départ compte pour rien la distance placée entre les deux extrémités; c'est l'erreur dans laquelle tombent les envieux. »

Maxime du Camp à qui j'emprunte cette anecdote, ajoute : « Gautier voulut jeter son feuilleton au nez de Girardin, mais il avait besoin de manger; il recula (i) ».

C'eût été cependant un beau geste, et combien justifié !

(i) Théophile Gautier, p. 85,

Page 1