TRENTE-ET-UNIÈME LETTRE
à Ulric Guttinguer.
Spa, 28 mai [i843.]
Mon cher ami, avant tout je commence par vous remercier ainsi que M'ï'e Guttinguer de votre dîner d'adieu. Ma femme me charge aussi de vous exprimer à tous deux sa reconnaissance et de vous dire combien elle a été sensible à votre bon accueil. Je suis heureux, mon très cher, d'avoir bu chez vous le coup de l'étrier. Mais quel vilain coup que celui-là et quelle triste chose qu'un départ ! Nous avons san^cloté une partie de la nuit et maintenant encore des larmes me viennent aux yeux en songeant à tous les cœurs sympathiques laissés derrière moi. Ce pauvre Gabriel, qui, au dîner, avait bien réparé le temps perdu, était ému lui-même en m'embrassant. Qui n'a jamais quitté ceux qui l'aiment, comment comprend-il ce qu'une séparation, qui sera peut-être éternelle, a de poignant et de cruel ?
sous LOUIS-PHILIPPB aOQ
Qu'avez-vous dit et fait après notre départ, mon bon Ulric? Ces messieurs vous ont-ils quitté en même temps que nous ? Que c'est bien à Alfred d'être venu m'embrasser! Il ne s'est point invité à dîner pour cela comme Arvers. Quant à mon frère et à mon oncle, si froids d'ordinaire, ils m'ont paru passablement remués. Pour tout dire, vous avez été tous charmants, et je n'oublierai jamais le dîner du i8 mai de la rue de Courcelles.
Maintenant, mon bon Ulric, quand reviendrai-je vous serrer la main et vous gag-ner votre arg-ent au whist ? car vous remarquerez que j'ai été sans pitié jusqu'au dernier moment. Triste compensation de la fortune qui d'un côté me tendait la main, pendant qu'elle me donnait de l'autre un g-rand coup de pied... vous savez où. C'est toujours ainsi qu'elle procède, la traîtresse.
Je ne vous parlerai pas de mon voyag^e en France ; je n'ai remarqué sur la route que l'admirable portail de la cathédrale de Reims. Après 2 accidents assez g-raves et beaucoup de fatig-ue nous sommes arrivés à Lièg"e, j'y suis resté deux jours et me voici installé pour quelque temps aux eaux de Spa. C'est là qu'il faut m'écrire sous mon vrai nom, à l'hôtel d'York, et le plus tôt possible, s'il vous plaît. Ils ne m'ont pas encore demandé mon passe-port et ils font bien, car je n'en ai qu'un de 2 ans à leur offrir.
Ne dites à personne, mon très cher, que je suis à Spa et sous mon nom. Autant éviter les indiscrétions et les ennuis qui en découlent. N'oubliez pas de me prévenir quand je devrai vous adresser mes lettres au Chalet. Ne pourriez-vous pas voir Valbezen (i), vous plaindre en mon nom de son silence et le prier de vous donner
(i) Dit le major Fridolin.
a 10 LA. JEUNESSE DOKEE
pour moi une lettre que vous vous chargerez de faire parvenir avec une des vôtres à mon frère ? Ceci est pour la frime, car vous la mettrez tout bonnement sous enveloppe avec la vôtre et me l'enverrez à Spa. Je serais enchanté d'avoir quelques détails du major Fridolin sur les mystères de Chantilly (i).
Vous saurez que la voiture de Mosselman est beaucoup meilleure qu'il ne la supposait. Elle a très bien porté nous et nos immenses bagages et est toute prête à recommencer.
A bientôt de plus longs détails. Vous croyez peutêtre que vos lilas sont fanés : chez vous c'est possible, mais je vous assure que ceux que j'ai emportés sont en pleine floraison et parfument ma solitude, et vous savez comment dans le parfum monte le souvenir.
A vous du meilleur de mon cœur.
ALF