‹ La jeunesse dorée sous Louis-PhilippeChapitre 57 sur 96 · TRENTE-DEUXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

TRENTE-DEUXIÈME LETTRE

à Félix Arvers.

Spa, 21 juin i843.

Il paraît qu'Alexandre est arrivé fort à propos pour te déchiffrer ma lettre et que feu Champollion n'a jamais été plus embarrassé que toi. Faut-il, pour te complaire, mon cher ami , suivre un cours de calligraphie et apprendre l'écriture en 26 leçons, j'entends, cette écriture anglaise, exactement la même pour tous et si complètement uniforme que dans les livres des hôtels, par exemple, on peut croire que c'est la même personne qui a mis toutes les adresses? Pourtant j'ai bien soin avec toi de ne pas faire d'abréviation. J'oublie seulement de tailler ma plume, puis, il faut du temps pour écrire aussi bien que toi. J'ai plutôt fait quatre pages que toi une. Avant de te parler d'autre chose, sois assez aimable pour remercier ta mère de la peine que lui donna Stella (i), n'oublie pas cela au moins. Que comptes-tu faire cet été? Mon cher ami, si tu n'avais pas déjà vu le pays que j'habite, je te supplierais de venir me

(i) Sa petite chienne.

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rejoindre, mais je te connais, et il n'y faut pas penser. Je ne sais donc pas quand il me sera permis de te serrer la main et te dire combien tu as été bon et complaisant pour moi dans cette circonstance solennelle : il est des services qu'on n'oublie pas. Si j'étais seul, je ne resterais pas huit jours ici, bien que la vie y soit assez douce, mais c'est d'une tristesse dont rien n'approche. Il fait un temps si abominable que les buveurs d'eau (car tu sais qu'il n'y a pas de baigneurs) ne se pressent pas d'arriver. Les galants jardiniers de la roulette s'endorment sur leurs râteaux oisifs, et ce n'est pas moi qui charmerai leurs ennuis. Je ne vais à la redoute (c'est ainsi qu'ils nomment ce lieu redoutable en efi'et) que pour lire les journaux. J'ai pour pâture tous ceux de la Belgique, flanqués de la Quotidienne^ du Siècle et des Débats. Je remarque que les feuilles belges qui vivent de nos miettes traitent assez bien notre roi et fort mal M. Ponsard. Vous autres littérateurs, vous êtes égorgés en ce pays-ci. Lucrèce (i) et Judith coûtent dix sous les deux. Les Mystères se publient à 5o centimes le vo^ lume, les Burgraves 35 centimes, etc., etc.

(i) Sur la Lucrèce de Ponsard, voici ce que je trouve dans le Globe du 3i mars 184^ :

« Le 23 mars i843, les facteurs de la poste distribuaient dans Paris un assez grand nombre de lettres ainsi conçues : M. et M™* Bocage prient M. X... de leur faire l'honneur de venir passer la soirée chez eux le lundi 27 mars i843. On se réunira à 3 h. » — Il s'agissait de la lecture de Lucrèce. Cet appel comme bien on pense, fut entendu. L'assemblée réunie chez Bocage était presque entièrement composée d'hommes connus : les deux Chambres, l'Académie française, les lettres, le théâtre, la presse, la critique surtout, y étaient largement représentés. Ponsard était auprès de Bocage; il avait l'air quelque peu embarrassé de cet honneur. Bocage lut la tragédie qui eut beaucoup de succès, mais Briffault, dans le feuilleton du Globe n'hésita pas à blâmer ces grands élans de publicité. Que dirait-il aujourd'hui ? Lucrèce fut représentée à l'Odéon le aa

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Si ces gens-là se contentaient de vous mang-er en famille, ce ne serait rien, mais ils inondent le monde de leurs contre-façons et tuent vos libraires, le tout sans profit pour eux, car ils se font concurrence et s'égorg-ent entre eux.

J'ai dans les mains l'annuaire dramatique de la Belgique, qui ne te rajeunit pas: au 27 juillet (i),je trouve comme éphéméride, Arvers Félix, 1806 ; chaque jour de chaque mois a son grand homme. Alexandre Dumas (a4 j- i8o3) vient après toi, et Dumanoir (22 j. 1808) te précède ; les braves journaux belges annoncent que V[ictor] H[ugo] vient de faire une tragédie de Romulus. Je m'occupe fort de politique : c'est bien le délassement des oisifs. O'Connell fait mon admiration. Voilà de l'éloquence, des images et un style coloré à la portée des masses. Lamartine veut les élever jusqu'à lui, l'autre descend jusqu'à elle et est plus vrai. Ne trouves-tu pas que l'article des Débats sur Lamartine (2) est ignoble

avril. Six jours auparavant le Globe publia un fragment inédit d'une tragédie de Lucrèce que quelques-uns prirent pour un extrait de la pièce de Ponsard .

Ce n'est que le 24 qu'un article de Ch.Rabou paru dans ce journal, nous apprit que c'était une fantaisie d'un grand poète! Il n'y paraissait guère, en vérité :

(i) Ce n'est pas, d'ailleurs, le 27, mais le a3 que naquit Arvers.

(3) Cet article sur Lamartine parut dans le Journal des Débats du lundi ïajuin, en réponse au discours que le grand poète avait prononcé à Maçon le A juin et que les Débats avaient publié le 10.

« ... Quand on a jeté des flots de poésie sur le monde, disait ce journal, on n'a pas le droit de puiser à la même source, de tirer de la même intelligence, de proférer de la même bouche, ces éternelles et fastidieuses redites du radicalisme expirant dont M. de Lamartine n'a su rajeunir ni le fond ui la forme. Car il faut qu'il le sache bien, son génie si brillant, son tilcnt si inspiré, son beau et harmonieux langage ne résisteront pas au contact de ces théories, et de ce mauvais style dont la prédication démagogique a l'habitude et le privilège.Nous ne savons pas ce que M. de Lamartine attend.

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et de mauvais goût? Après avoir léché les bottes du grand poète tant de fois, ne devait-il pas être, par pudeur, le dernier à venir lui cracher à la face? C'est véritablement une honte. Que Balzac est adorable dans un petit livre sur les journalistes que j'ai lu ces jours-ci! Que d'esprit et que de verve dans cette monographie ou iconographie de la Presse (i). (Je ne sais lequel des deux mais l'un et l'autre se dit ou se disent.) Gela fait partie d'une horrible compilation dans le genre des Cent-un, intitulée la Grande Ville. Ils ont eu Theureuse idée de tirer à part ce chapitre-là et bien leur en a pris, car la note est stupide, comme Bourgeois, Paul de Koch, enfin. Tu vois que nous sommes du même avis touchant Balzac. Tu es un nouveau converti, toi, mais il y a longtemps, pour mon compte, que je le regarde comme un des plus grands talents de l'époque. Je dirais génie si l'on me pressait un peu. Demande donc la chose à ton cabinet puisqu'on n'achète plus de livres maintenant et dis-m'en ton avis. Il imite le stjle de J.-J., de Planche, de Sainte-Beuve, à s'y méprendre. Il fait trois premiers-Paris dans trois journaux difïerents, ministériels, républicains, légitimistes — un feuilleton musical et le compte rendu d'une séance à la Chambre.

Le Rédacteur du premier-Paris est, dit-il, le ténor du journal, car il est ou croit être Vut de poitrine qui

comme homme politique, de la nonvelle position qu'il a prise. Mais comme écrivain et comme poète c'est le plus mauvais calcul qu'il pût faire. Comme orateur nous doutons qu'il préfère à ses admirables discours de 1889 sa triste et vulgaire philippique de Mâcon. » (i) Monographie de la Presse parisienne illustrée de scènes, croquis, charges, caricatures, portraits et grandes vignettes hors texte, avec un tableau synoptique de l'ordre gendelettre. Paris, i84a, chez Maulde et Renou.

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fait l'abonnement comme le ténor fait la recette au théâtre.

Publiciste à brochures (i) — M. de Salvandy est le produit incestueux de plusieurs opinions contraires manifestées par quelques brochures publiées sous la Restauration, le beau temps de cette floraison politique.

Le feuilletoniste vit sur des feuilles comme un ver à à soie... Il est charg-é de la parure hebdomadaire et pare d'un falbalas la robe du journal tous les lundis, puis il arrive à J.-J. de cette façon, feuilleton de beaucoup de lundis, etc., etc.

Il faut bien, mon cher ami, que je te parle beaucoup des autres et fort peu de moi. Que te dirais-je que tu ne saches? Tu connais la tendresse que je porte à maman et à Alexandre et le dévouement que j'ai pour mes amis. Ma petite sœur qui va peut-être se marier sans moi, cette innocente créature qui te doit un nom (2), tout cela me fait trouver amer le pain de l'exil. Ne t'étonne donc pas si, avec tant de liens qui me rattachent à Paris, toutes mes pensées sont tournées de ce côté-là. Je ne song-e qu'à l'instant qui me rapprochera de tous ceux que j'aime. Et cependant je ne me repenspas de ce que j'ai fait. Mon ciel amoureux est quelquefois obscurci par le souvenir de mes chers absents, mais je ne le changerai pas pour un autre qui serait toujours étoile.

Gutting-uer est moins avare de son encre que toi, et il m'envoie de charmantes et longues lettres en prose et

(i) Philibert Audcbrand raconte dans les Derniers jours de la Bohème que le libraire Ladvocat donnait 5oo francs à M. de Salvandy pour une brochure tirée à 5oo cxomplairos.

(2) Nous avons va qu'Arvers était le parrain de la sœur de Tattet.

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en vers comme Chapelle et Bachaumont lui-même n'en aurait pu faire. Il m'apprend qu'il est actionnaire du Globe. C'est sans doute afin d'y publier son roman les Inexorables (i). Cela vaudra bien le Major Fridolin et les nouvelles de notre ami Rog-er (2) à qui l'on devrait mettre un bonnet d'âne. Il a honoré la Quotidienne d'un médaillon, c'est ainsi qu'il nomme la chose où il a voulu peindre M^'^ de Sens. Je nai pas besoin de te dire que c'est plus Welche (rédacteur de la Mode) que français. Mais il confond le comte de Clermont et le comte de Charolais et met sur le dos de l'un ce qui appartient à l'autre avec cent autres énormités semblables — c'est honteux — Guttinguer m'apprend que le même Beauvoir publie une nouvelle vénitienne dans le Globe. Heureusement que le journal en question ne vient pas jusqu'ici. Assez d'un comme cela et g-râce pour le lourd plomb vénitien. A propos du Globe, je remarque que les journaux qui ont les titres les plus ambitieux ne sortent pas de la banlieue : le Globe ^ V Univers, etc., etc.

Alfred Leroux fait d'indig'nes réclames dans les journaux pour son roman. J'en rougis pour lui... De qui est la Lucrèce du Gymnase ? et qu'est-ce que Dumas I®"" a fait de son soufflet florentin? C'est le cas ou jamais de tirer du fourreau cette célèbre dague vierg-e encore (tu sais que les plus célèbres n'étaient pas de Tolède, mais bien de Séville, à la marque d'un petit chien). \\ me

(i) C'est dans le n" du 7 juillet i843 que Gutlinguer commença d'écrire au Globe. Son roman L' Inexorable y fut publié en feuilleton à partir du 26 juillet i843.

(2) Roger de Beauvoir commença, dans le feuilleton de la Quotidienne du 7 juin 1843, Médaillons du temps passé, Mademoiselle de Sens.

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semble que M. Bayard n'est pas tout à fait sans reproche à l'endroit de Musset et qu'il a pris, si l'analyse du journal est exacte, une délicieuse scène dans le proverbe de notre ami intitulé la Quenouille de Barberine^ pour la faire déshonorer par M^^^ Boisg-ontier (i).

Parle-moi de tes amours, de tes pièces qui ne sont plus tes amours, de tes opérations de bourse, d'Arag-o, de mon frère, de nos amis, de tout enfin et de beaucoup d^autres choses. Ma femme, sensible à ton souvenir, me charge de mille compliments pour toi.

Denique addio.

ALFRED

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