‹ La jeunesse dorée sous Louis-PhilippeChapitre 58 sur 96 · ALFRED LEROUX · texte numérisé non relu

ALFRED LEROUX

On lit dans les Mémoires de Charles Bocher,

« Edouard Rocher ayant perdu sa mère au mois de juin i83i, tout le monde voulut les avoir, lui et son frère Alfred, pour les distraire. Ce fut d'abord M^'e Tattet qui nous emmena dans sa jolie propriété de la vallée de Montmorency, toute proche de celle de M. Le Roux où nous passions

(i) La Quenouille de Barberine parut dans la Revue des Deux Mondes du i" août i835. La pièce de Bayard dont parle ici Alfred Tattet fut représentée aux Variétés et s'appelait le Métier.

Quant à M'^*" Boisgontier, voici le quatrain qui courut un moment sur elle :

Elle dit le mot cru si naturellement Si franchement, si crânement ; Elle cache si bien ce qu'elle ofFre de louche, Qu'on irait volontiers le chercher sur sa bouche.

sous Louis-PHiLippii aig

souvent nos soirées. On m'y présenta le jeune fils comme un élève d'élite qui, à son collège, remportait tous les prix.

« Leur voisinage, permettant à ces deux familles de se voir souvent amena naturellement le mariage de Ml'e Emma Tattet avec le jeune Leroux — qui devint ministre et président du Corps législatif. »

Toute rhistoire d'Alfred Leroux tient dans ces lignes ; il n'y manque que les détails ou , si Ton préfère^ Texplication de sa fortune politique.

Et d'abord il appartenait, cela va sans dire, à une famille de finance. Son père était banquier, d'où ses relations avec les parents d'Alfred Tattet. Et c'est comme banquier — quand il succéda à son père (i848) — qu'il entra dans la politique. Mais avant de courtiser le dieu Plutus il avait cultivé les Muses et fait du roman. Comme poète il avait même été d'une précocité peu ordinaire. Il y a dans son premier recueil intitulé V Herbier^ qu'il publia en i84i, un certain nombre de pièces datées de sa seizième année (i83i) (r) qui sont d'un élève accompli. Je signalerai le Départ à cause du début :

Ainsi lu vas partir !... et bientôt loin de France La mer entre nous deux va mettre sa distance ; Tu verras la contrée où, trompant les regards, La montag-ne en tout temps se voile de l)rouillards, L'Ecosse aux verts sapins, l'Ecosse vaporeuse, Où la fille, le soir, est encore pleureuse, Où mille souvenirs des grands chefs d'autrefois Font veiller près du clan leurs ombres dans les bois.

(i) Il était né à Paris le ii décembre i8i5.

Où le nom des Sfuarts, plein de graves pensées, Evoque à chaque pas tant de grandeurs passées ! . . .

Et la pièce A ma mère, à cause du sentiment délicat qui Ta inspirée :

La nuit succède aux nuits et l'aurore à l'aurore, Les jours comme les flots ont leur flux et reflux ; Ma mère, le temps passe, et vous restez encore Triste et pleurant toujours votre enfant qui n'est plus !

Pensez-vous cependant que d'en haut sur la terre, Elle jetie les yeux et voit votre douleur. Et ne craig-nez-vous point que votre plainte amèrc N'ait au ciel un écho qui trouble son bonheur ?

Le Dieu que vous priez, le Dieu qui la rappelle Vous montre sur la croix comment il faut souffrir ; C'est un présage sur de la paix éternelle. Quand, jeunes, il nous croit assez bons pour mourir !

C'est pourquoi, nous chrétiens, ne pleurons pas sur celle Qui s'en va sans avoir tous ses ans révolus ; Bienheureuse au contraire, à présent immortelle. Pour quelques jours de moins que de trésors de plus !

Et parce qu'au foyer sa place reste vide. Pourquoi ne pas penser, sans off"en8er les cieux, Qu il est donné peut-être à cette àme candide D'errer auprès de nous, invisible à nos yeux !

La nature en son sein garde plus d'un mystère ; Il est de courts instants où nos esprits vainqueurs. Oubliant le lien qui les lient à la terre. Prêtent même un accent aux rêves de nos cœurs !

Deux ans après l'Herbier, Alfred Leroux s'essayait dans le roman avecun livre intitulé Edouard Aiibert. Ce n'était pas un chef-d'œuvre, certes,

sous LOUIS-PHILIPPE 221

mais cela valait mieux tout de même que le regard dédaigneux d'Alfred Tattet. La critique du reste, lui fit bon accueil, et je pense que s'il avait persisté dans cette voie, Tauteur y eût trouvé le succès. Mais Leroux n'était au fond qu'un amateur, et ce n'est pas avec ces qualités négatives qu'on se fait une réputation. A la première occasion qui s'offrit à lui, il tourna le dos aux Muses. Son père étant mort, il prit la direction de sa maison de banque. C'est là que quelques années après la Fortune ou plutôt la Renommée, vint le trouver sous les traits du prince-président. Louis-Napoléon avait besoin d'argent pour faire son coup d'Etat. Alfred Leroux lui en procura à bon compte (i), et pour le remercier le prince-président lui offrit un siège de député dans la deuxième circonscription de la Vendée où, d'ailleurs, il possédait de grandes terres. Ce fut le commencement de sa fortune politique. Il siégea au Corps législatif jusqu'à la fin de l'Empire et fut ministre de l'Agriculture du i4 juillet 1869 ^^ 4 janvier 1870.

Mais la politique ne lui fit jamais renier les Muses, et le petit volume de ses Poésies inédites que j'ai sous les yeux prouve qu'il ne cessa de rimer à ses moments perdus. Il y a même dans ce volume une pièce de vers datée du i^*" février i852 — la veille par conséquent de sa première élection

(i) C'est du moins ce que l'on raconta à cette époque, et certaines biographies générales se sont faites l'écho de ce bruit, mais il résulte des renseignements pris dans la famille que rien, dans les comptes de la banque Leroux, ne justifie cette légende.

Page 1