‹ La jeunesse dorée sous Louis-PhilippeChapitre 60 sur 96 · TRENTE-TROISIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

TRENTE-TROISIÈME LETTRE

à Félix A ruer s.

Spa^ i3 juillet i843.

Mon cher ami, ceci n'est pas une réponse à ta lettre bien que, de quelque manière que je m'y prenne avec toi, j'échang-erai toujours des pois contre des fèves ; mais je ne veux te parler que de Stella. Les deux exilés de Spa (autrement dit Annette et Lubin, car les deux personnag-es plus ou moins moraux de Marmontel étaient d'ici) désirent ardemment revoir la petite bête. Maintenant, comment nous y prendre pour cela? S'il n'y a pas d'autre manière j'enverrai un homme la chercher à Paris. Cette façon-là serait très coûteuse et j'avoue que j'en préférerais une plus économique. Ne pourrais-tu la recommandor à un conducteur de diligence (i) ? Tu lui dirais qu'il serait bien payé si la chienne arrivait en bon état, et celui qui me l'amènera me remettra une lettre de toi, ouverte, dans laquelle tu me préviendras du jour du départ et tu m'annonceras les conditions du marché. Malheureusement celui qui

(i) Laffite et Gaillard correspond avec les diligences de Liège et de Spa Van Gand. (Note de Tattet.)

la conduira jusqu'à la frontière belge ne sera pas le même qui nous la remettra à Spa, mais ils s'arrangeront entre eux pour se partager la récompense promise. 11 faudrait que l'homme du chemin de fer qui s'en chargera jusqu'à Liège ne la laissât pas avec les autres chiens dans la cabane commune, puisqu'elle ne doit pas encore songer à la bagatelle ; — à Liège on la déposera aux Ménageries Van Gand, qui viennent deux fois par jour à Spa. Je voudrais que l'homme te donnât un reçu par écrit et qu'il fût passible d'une forte amende s'il arrivait quelque chose à notre petite Napolitaine. Enfin, mon très cher, arrange la chose pour le mieux — j'espère recevoir de toi le 17 quelques lignes à ce sujet et je compte en cela comme en tout sur ton amitié. Elle t'aura donné plus de peine qu'elle n'est grosse. Aussi tu n'auras qu'à dire un mot pour avoir toute sa portée. Je mets une meute entière à ta disposition.

Enfin, mon très cher, prends des informations, consulte et décide-toi pour le meilleur parti. Vaut-il mieux la mettre dans une boîte avec de la paille et de la nourriture avec un trou pour respirer ? un conducteur te dira cela. Si on l'adressait à Bruxelles? Une marchande d'ici m'a donné le nom d'une correspondante, M'^^s Bussenger, rue de l'Abricot, n® i4? à Bruxelles. Ces demoiselles l'enverraient à leur oncle, M. de Liège, Raimond, rue Sainte-Gandulphe à Liège, qui se chargerait de me la faire apporter à Spa. Si tu crois que ce soit mieux ainsi, dis-le-moi de suite. Ma marchande écrira à Bruxelles aussitôt et là on paiera le conducteur. Alexandre te couvrira à Paris de tes déboursés. Décidément, mon idée de boîte ne vaut rien du tout. On ne l'en sortirait pas et où ferait-elle ses petits besoins? Il faut trouver un conducteur de diligences allant direc-

Ulric GUTTINGUER

d'après un médaillon appartenant à M. d'Hrvili.É.

sous LOUIS-PHILIPPE 2a5

tement à Bruxelles (sans chemin de fer) qui la remettra aux demoiselles Busseng-er. Cela ne doit pas être diffir cile. J'attends impatiemment ta réponse et l'animal. Tes lettres me trouveront long-temps encore à Spa. L'endroit est triste, mais j'ai une telle horreur des déplacements que je suis homme à y passer l'hiver. T'aije envoyé un sonnet de Gutting-uer à M™® M.[ennessier]. Du reste il n'est pas bon(i). On ne reçoit pas ici la Revue (3). Je ne lirai donc pas les articles sur Polichinelle. Je connais pourtant le docteur Néophobus, il a fait autrefois des articles sur Thierry et sur l'orthog-raphe des noms francs Ghlodovs^ig, etc., etc., qui étaient adorables. Ce bon Thierry en a été piqué au vif et a répondu avec assez d'amertume.

Je te quitte, mon bon ami, car je tiens absolument à ce que ce chiffon parte aujourd'hui même et t'arrive le i5 au plus tard.

A toi de cœur.

ALFRED

LE DOCTEUR NÉOPHOBUS

C'était un des nombreux pseudonymes sous lesquels se cachait Nodier quand il voulait mystifier son prochain.

Alfred de Musset qui l'avait démasqué dès le premier jour, écrivait au mois de mai i843, à jYIme Mennessier, sa fille :

(i) C'est le sonnet qui est intitulé : A une dame dont le mari n'aime pas les sonnets. Cf. à cet égard le t. I de notre Alfred de Musset, p. 219.

lô

« Si yous rencontriez le docteur Néophobus,voudriez-vous être assez bonne pour lui faire de ma pai't un sincère et très humble compliment sur quelques pages de la Revue de Paris, où il a trouvé le moyen d'être à la fois charmant et raisonnable, chose qui devient de plus en plus rare. »

Je suppose que les pages auxquelles Musset faisait allusion étaient celles que Nodier donna à la Revue de Paris sur les Marionnettes. Elles sont, en effet, d'une fantaisie tout à fait charmante.

Ce pseudonyme de Néophobus remontait assez haut. En dehors des articles dont parle Tattet, et qui mirent Augustin Thierry dans tous ses états, Charles Nodier avait publié, le i5 juillet iSSg, dans la Revue des Deux Mondes une Lettre du docteur Néophobus au docteur Old-Book sur la litho-typographie, qui fit dire à Méry, un jour qu'on lui demandait quel était ce docteur : « C'est un médecin qui soigne spécialement la maladie de la pierre. »

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