TRENTE-QUATRIEME LETTRE
à Félix A r vers.
Aix (en Savoie), i843.
Mon cher ami, pour en finir avec Stella, je te dirai que ma bonne mère se chargeant de me l'amener au mois de septembre, toutes les difficultés se trouvent levées et je n'ai plus que de la patience à avoir. Jusquelà mon affaire, qui prenait de jour en jour une plus déplorable tournure, ne me laissait pas trop de loisir de songer à cette pauvre petite bête. La lettre d'Alexandre et la triste nouvelle qu'elle contenait m'inquiétaient horriblement. Je sais que tu as été prié de venir à Bury pour y causer avec mon oncle et qu'un rendezvous a dû être pris chez Arag-o (ij. Qu'en est-il résulté? Je l'ignore, mais je doute qu'il puisse sortir quelque chose de bon de cette situation désespérée. Je ne puis trop te remercier, mon cher Félix, de vouloir bien encore t'occuper de moi et d'aider ma famille de tes conseils si sûrs et si désintéressés. Absent ou présent, je suis destiné, à ce qu'il paraît, à peser sur mes amis.
(i) 11 s'agissait encore de l'enlèvement de la maîtresse de Tattet à qui le mari intentait une action au criminel.
228 LA JEUxNKSSE DOREE
Heureuseraent que notre amitié de 28 ans est fortement trempée et à l'épreuve de tous les sacrifices. Est-ce qu'il est impossible de savoir le chiffre des dommag-es-intérêts que le tribunal accorde d'ordinaire ? Le procès n'est pas le premier de cette espèce. A quelle somme en général est-on condamné à payer ? Puis combien de jours a-t-on pour faire appel et quelle est la marche à suivre dans ce cas-là ? Tu penses bien que je ne me laisserai pas ruiner sans me défendre : ce serait par trop bête. Donne-moi donc ton avis là-dessus et dis-moi bien franchement ce que tu ferais à ma place. On ne me reprochera plus mon bonheur, car je le paie chèrement, n'estce pas ? Je ne suis pas trop en train, tu le vois, de répondre à ton aimable et longue lettre, sache seulement que les 12 colonnes de ton feuilleton m'ont ravi et que malg-ré ma misère présente et future je m'abonnerai bien vite, n'importe à quel prix, au journal qui m'apporterait autant tous les lundis.
Je ne sais pas comment le soleil vous traite à Paris, mais ici il nous dédaig-ne et ne nous fait pas l'honneur de nous montrer le bout de son nez. Aussi les buveurs d'eau ne se pressent-ils pas d'arriver; ils n'ont qu'à ouvrir la bouche pour être servis à souhait. Depuis le jour il n'est venu qu'une chaise de poste contenant miss Pénélope et son g-ros Ulysse de Prince de Capoue. Tu sais qu'il est toujours fâché avec le roi de Naples, son frère, à cause de ce mariag-e et que de long-temps il ne reverra son Ithaque. Hélas ! il n'est pas le seul dans ce cas- là.. Maman m'a envoyé des vers d'Alfred sur le duc d'Orléans (i). Comment les trouves-tu ? Est-il vrai que le pauvre g^arçon soit très malade ? Informe-t'en, je te prie.
(i) Le Treize Juillet d'Alfred de Musset parut dans le feuilleton de la Presse.
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Tu as donc laissé mourir ta pauvre Italienne. Il paraît que le discours prononcé par Poirson sur sa tombe était stupide. Elle aurait été enterrée dans le trou du souffleur qu'il n'eut pas parlé différemment. A propos du Gymnase, dis-moi quel est l'auteur de la Lucrèce (i) où ta Nathalie (2) était si charmante. A qui attribue-t-on le Caiilina de l'Odéoa promis pour cet hiver et qu'estce qui a publié dans la Quotidienne un roman (Aymé Verd) sous le nom de Walter Scott ? Tu aurais bien tort, mon cher ami, de te décourager, car les Théâtres ont toujours été ce qu'ils sont. Quand tu as donné les Deux Maîtresses, c'était un directeur-auteur qui avait aussi le Vaudeville. Au lieu d'Ancelot, c'était Arago. Mais le nom ne fait rien à la chose. Est-ce que le Gymnase avant d'être à Poirson n'était pas inféodé à Scribe ! — Dartois n'avait-il pas les Variétés ! Si tu avais été arrêté autrefois par les raisons que tu me donnes aujourd'hui nous serions privés de trois ou quatre de tes charmantes fantaisies. Je te supplie donc de persister quand même et de me dire où en sont les pièces commencées avec Vaulabelle et d'Avrecour. Je suis de ton avis pour Ponsard. A sa place, je ne ferais plus rien du tout. Tu ne m'as pas parlé de la pièce de Harel. Etait-ce aussi mauvais que les journaux l'ont dit ? En feuilletant mes bouquins, j'ai trouvé de vieux vers qui auraient pu lui servir d'épigraphe, si même ils ne lui ont pas fourni le sujet de sa Comédie.
( 1 ) Cette pièce était de Léonard, et son vrai titre : Lucrèce à Poitiers.
(2) Zaïre Martel, dite Nathalie, née à Tournon 'Seine-et-Marne) vers la fin de 181 6, morte à Paris le 17 novembre 1880. Son père était coiffeur. Elle quitta son magasin pour débuter à la Porte-Saint- Martin en i835. Elle passa ensuite aux Folies dramatiques où elle obtint un grand succès dans la Fille de l'Air. Après avoir joué au
23o LA JEUNESSE DOREE
Homme, que fais-tu dans ce boys!
Au moins» parle à moy, si tu daignes.
Je regarde ces fils d'araignes Qui sont semblables à nos droilz.
Grosses mouches, en tous endroitz Y passent : menues y sont prises.
Pauvres gens sont subiectz aux loix.
Et les grands en font à leurs guises.
Je suis sûr que pas un journaliste (leur métier cependant est de tout savoir) n'a cité ces vers qui sont dans le recueil du P. Grosnet.
Lautour-Mezeraj est ton sous-préfet maintenant; tu le verras à Joig-ny. C'est à tout prendre un bon diable et qui doit furieusement regretter son Journal des Enfants qui le voiturait en calèche. V[ictor] H[ugo] est en Suisse : l'as-tu rencontré avant son départ? On m'écrit que Rachel est ennuyée de Walewski au delà de toute expression ; elle voudrait sans doute le renvoyer à l'école... du monde (i). J'ai été bien heureux d'apprendre tes bons coups de Bourse. N'en tires-tu que là, que tu ne me dis pas un mot de tes amours? Adieu, mon très cher, écris-moi souvent et longuement et crois à l'entier dévouement de ton vieil ami.
ALFRED
Ma femme me charge de mille compliments pour toi.
Gymnase, au Palais -Royal et au Vaudeville, elle entra à la Comédie française en 1849.
(i) C'est le titre d'une pièce que Walewski fit jouer à la Comëdie française.
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LAUTOUR-MEZERAY
Ce Lautour-Mezeray, avant d'entrer dans l'administration préfectorale, avait fait du journalisme. Vous savez bien qu'il mène à tout — avec un peu de savoir-faire.
Fils d'un notaire d'Argentan, le hasard l'ayant mis un jour en rapports avec Emile de Girardin qui voyag"eait en Normandie, il quitta l'étude de son père pour suivre le journaliste à Paris où tous deux fondèrent quelque temps après le Voleur,
Mais avec un caractère aussi difficile que celui de Girardin, cette association ne pouvait durer indéfiniment. Lautour-Mezeray, sentant sa force, se sépara de lui un beau matin pour fonder seul le Journal des Enfants qui eut un succès prodigieux. C'est lui qui publia U Enfant maudit d'Hégésippe Moreau.
A partir de ce moment, Lautour-Mezeray roula carosse et eut sa place à l'Opéra dans la Loge infernale^ à côté de Mali tourne, de Ghégaray, du docteur Véron et de Balzac qui, soit dit en passant, n'aimait pas à payer sa part de loge ()).
Mais le Journal des Enfants ne pouvait suffire à son activité et à ses besoins d'argent. Bientôt après il fonda le Journal d'agriculture qui lui
(i) Cf. les Petits Mémoires de l'Opéra, par Ch. de Boignes, p. i5i.
valut sur le boulevard le surnom de V Homme au camélia parce que, à l'exemple de Marguerite Gautier, il avait toujours un camélia blanc à la boutonnière.
Comment donc se fait-il qu'en i843 il ait accepté le poste assez médiocre de sous-préfet de Joigny ? C'est que ses journaux avaient fini par trouver, dans des journaux similaires appartenant à Emile de Girardin, une concurrence redoutable, et qu'avec son train de vie il dépensait beaucoup plus qu'il ne gagnait. Il entra donc dans l'administration pour éviter la faillite. C'est Véron qui lui ouvrit cette porte. Il mourut préfet d'Alger sous l'Empire.