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LES COMMENCEMENTS DE TROUVILLE

Quand Tattet vint au Chalet en 1887, Trouville était alors un tout petit village de pêcheurs, et Deau-

(i) Sa slalueUc par Dantan que nous avons reproduite dans notre ouvrage sur Alfred dô Musset^ t. 1, éd. in-8.

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ville un vaste marécage. M. Jadin possède une petite peinture de son père représentant la rive gauche de la Touques à Trouville, où il n'y a qu'un appontement pour le yacht de M. d'Hautpoul. Et l'on peut voir, à la mairie de Trouville, un paysage de Charles Mozin, qui nous donne une idée exacte de ce qu'était cette localité, quand il la découvrit, vers 1827. Car c'est à Ch. Mozin que revient l'honneur de cette découverte. Isabey, Jadin, Decamps et Paul Huet ne vinrent qu'après lui, comme en témoignent quelques lettres de Paul Huet que j'ai sous les yeux.

Huet écrivait notamment, de Montivilliers, à M^^ Richomme, le lo août 1828 :

«... Je suis allé passer une semaine à Touques et Trouville, environs de Honfleur; le mauvais temps m'a empêché d'aller jusqu'à Dives où je voulais aller. A Trouville j'ai rencontré deux peintres, excellents garçons; l'un, M. Mozin, était là avec sa mère, dame très aimable. J'ai laissé Jadin à Touques et suis venu passer à Trouville trois jours qui eussent été les plus agréables de mon voyage sans le mauvais temps. J'ai passé la mer hier et me voici maintenant dans le pays de Caux, non sur la route de Paris, mais en marche pour y revenir. J'ai laissé mes deux compagnons à Honfleur ; l'un d'eux qui n'avait pas voulu nous suivre, est tombé malade pendant notre absence qui, heureusement pour lui, n'a pas été longue, car il s'ennuyait beaucoup et était mal soigné. Comme j'espère qu'il va être

quitte de son indisposition, j'attends Jadin à Fécamp pour revenir à Paris à pied avec lui. Mon bagas^e ne m'embarrassera pas, j'ai laissé tous mes effets à Ronfleur, notre malade pensant revenir en voiture, voudra bien s'en charg-er. S'il prenait une autre détermination, il les mettrait à la voiture. Je souhaite que le tout arrive sans accident, étant obligé de laisser les clefs dans les mains du conducteur.

(( Me voilà donc trottant, un carton, une chemise sous le bras, les poches garnies de crayons. Je vais tâcher de rapporter, tout en marchant, quelques croquis de ce pays qui est très beau; je crois que de Fécamp à Rouen la route est des plus insignifiantes.

(( Je souhaite à Manuel (i) de voir la mer, c'est un poète, et les sensations qu'il éprouverait en voyant le perfide élément ne pourraient qu'animer sa verve et lui faire trouver quelques expressions neuves pour peindre ces masses d'eau se soulevant par l'on ne sait quel pouvoir, ouvrant un gouffre et le refermant par un choc violent qui semble saisir une proie.

<( Que Manuel exprime cela et il sera poète; celui qui pourra l'exprimer sur la toile sera un peintre.

« J'ai eu assez de bonheur, hier, la mer était très forte, tout le monde presque sur le vapeur était malade à qui mieux, et j'ai pu jouir du superbe spectacle d'une mer tourmentée sans éprouver les

(0 Emmanuel Richomme, neveu de Paul Huet, mourut, tout jeune, secrétaire de la Conférence des avocats.

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inconvénients de la voiture, je dois avouer qu'il était temps pour moi d'arriver... /> (i).

C'est ainsi que voyageaient les peintres paysagistes de l'école de i83o : ils allaient le plus souvent à pied pour mieux dévisager la nature qu'on peignait avant eux en chambre.

J'ai dit que le découvreur de Trouville fut Gh. Mozin, mais le véritable annonciateur de cette jolie plage, son Améric Vespuce, fut l'auteur des Trois Mousquetaires,

Paul Huet connaissait Dumas pour Favoir rencontré chez Nodier et Victor Hugo. Un soir qu'il lui vantait les beautés de la vallée de la Touques, le romancier demanda au peintre quand il pourrait le présenter au « génie du lieu ».

— Vous êtes sûr de me retrouver là-bas au printemps prochain.

Or, voilà que par une belle après-midi du mois de mai, sans crier gare, un géant aux cheveux crépus se présente à l'auberge de Trouville, monté sur le dos d'un pêcheur. C'était Dumas qui venait de passer la rivière de la Touques à califourchon. Il riait à gorge déployée.

— Bonjour la mère, dit-il à l'aubergiste étonnée, je t'amène un nouveau client.

— D'abord, mon fieu, répondit la mère Oseraie, les poings sur les hanches, tu sauras que je ne permets à personne de me tutoyer.

— Ça m'est égal, répliqua Dumas, pourvu que

(i) Lettre inédite communiquée par M. René-Paul Huet.

je trouve chez vous, madame, une bonne table et un bon lit.

— Vous aurez les deux, monsieur, à une condition, c'est que vous soyez peintre. Je ne loge ici que des artistes comme vous pourrez le voir à dîner.

— Alors, donnez-moi une chambre : j'ai Thonneur d'être peintre en lettres pour vous servir.

— Peintre en lettres! Comme ça se trouve! Ils n'ont pas encore été fichus de me faire une enseigne!

— Je vous la ferai, moi, si je suis content de votre cuisine. Connaissez-vous Mozin?

— Mozin, je crois bien, c'est moi qui lui ai trempé ici sa première soupe.

— Et Jadin ? et Paul Huet?

— Encore mieux : ce sont pour l'heure mes pensionnaires, ils sont dans la vallée à peindre.

— Eh bien, ce sont mes camarades.

— Ah ! vous m'en direz tant !

Et prenant son trousseau de clefs, la mère Oseraie conduisit Dumas au premier, dans une grande chambre blanchie à la chaux, propre comme un sou neuf, où il n'y avait d'autre ornement qu'un portrait de Napoléon en couleur, accroché à la muraille et, sur la cheminée, un bouquet de mariée sous un globe.

— Merci de l'attention, fit Dumas sérieux. Et ça me coûtera combien?

— Le môme prix qu'aux autres : quarante sous par jour, déjeuner et dîner compris.

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— Sans les extras?

— Naturellement.

— Eh bien, nous ferons de Textra ce soir, pour commencer. C'est moi qui régale; seulement, si vous le voulez bien , c'est moi qui ferai le menu » (i).

Deux heures après , leurs études étant finies, Paul Huet et Jadin rentraient pour dîner. On juge de leur surprise en voyant Dumas installé comme chez lui à l'auberg^e, donnant des ordres et remplissant Tair de ses cris. Le repas qu'il avait commandé fut des plus joyeux. Cependant il faillit tourner au drame. On mangeait du poisson : Paul Huet, en riant, avala une arête qui, se plaçant de travers, menaçait de Tétrangler. On s'empresse autour de lui, on s'efforce, mais en vain, de le secourir; à ce moment un indigène offre d'aller quérir à Touques une sorcière qui le délivrera sûrement en le couchant tout de son long par terre et en lui mettant le pied sur la gorge, avec quelques paroles cabalistiques. Le remède pouvait être bon, malheureusement il y a une heure de marche de Trouville à Touques et de Touques à Trouville. Le patient avait le temps de mourir vingt fois avant l'arrivée de la sorcière. Il râlait déjà, quand, rendu furieux par ce qu'il venait d'entendre, il eut une telle révolte que l'arête passa.

Longtemps après, Alexandre Dumas, racontant dans un journal comment il avait découvert Trou-

(i) Mémoires (inédits) de Guttinguer. — Conté par Jadin.

ville, en compagnie de son ami Paul Huet, rappela la scène de Tétranglement, sans souffler mot de la sorcière ni de Taccès de fureur salutaire qui avait fait passer l'arête. — Paul Huet, sensible à ce souvenir, remercie Dumas et lui remémore tous les détails qu'il avait oubliés. Dumas en profite pour reprendre la plume et déclare dans un autre feuilleton qu'il s'est trompé : ce n'est pas avec une arête de sole, mais avec une arête de barbue que le peintre paysagiste avait failli s'étranglera Trouville. — Le lendemain, un ami de Paul Huet accourt chez lui avec le journal et lui dit :

— Comment avez-vous pu écrire cela à Dumas ?

— Mais je n'ai rien écrit de pareil.

— Alors il faut réclamer et demander des explications!

— Plus souvent! reprend Huet, vous ne connaissez pas Dumas, j'en aurais pour six mois de correspondance avec lui; mais soyez tranquille, je le rattraperai.

A quelque temps de là, en eft'et, Paul Huet débouchant du Pont-Royal, voit un grand rassemblement devant la grille des Tuileries. 11 fend la foule, arrive au premier rang et se trouve en face d'un superbe garde national dans un uniforme flambant neuf, mais tenant son fusil de travers. C'était Dumas qui, ayant reçu un billet de garde pour le château des Tuileries, s'était décidé enfin à répondre à l'appel. La foule regardait émerveillée les croix et les médailles de tout ordre qui constel-

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laient la poitrine de ce g-ardede haute taille, au teint coloré et aux cheveux crépus. Apparemment, Dumas avait revêtu l'uniforme pour le plaisir d'étaler toutes ses décorations.

En apercevant au premier rang" de ses admirateur son ami Paul Huet qui souriait d'un air moqueur, en silence et les bras croisés, Dumas parut un peu troublé d'être surpris dans ce rôle. Il lit quelques pas vers lui, comme pour lui parler, Huet le laissa venir, et quand il fut à sa portée, il le prit par les épaules, le retourna vivement et s'écria en levant les bras en l'air : « Il n'en a pas par derrière! »

La foule alors d'éclater de rire. Mais Dumas, qui n'était jamais en reste, riait déjà plus fort qu'elle. Il avait compris que c'était la réplique du rapin à la charge du romancier (i).

Et voilà pour les commencements de Trouville (2).

(i) Renseignements fournis par M. René-Paul Huet. (2) Quelques jours après la publication de cet article dans le Figaro (3 septembre 1910), ce journal recevait de M. Raymond ChinchoUe communication de la lettre suivante trouvée par lui dans les papiers de son arrière-g-rand-père M. Guétier, ancien maire de Trouville.

A M. Guétier, propriétaire^ à Trouville {près Toacques).

Paris, ce 3 juillet i83i.

« Mon cher Guétier, « C'est au nom de notre ancienne amitié et de votre affection pour Georges que je vous prie de faire bon accueil à la personne qui vous remettra cette lettre. C'est M. Alexandre Dumas, Tun de nos jeunes auteurs qui relèvent notre théâtre par des ouvrages où brillent des beautés d'un genre tout à fait inconnu sur notre scène.

Henri llly Christine à Fontainebleau, Napoléon (de l'Odéon) et, en dernier lieu, Antony, l'ont placé au premier rang.

« Ce que je lui ai dit de Trouville l'engage à s'y établir quelque temps avec M^^ Dumas. Veuillez donc lui procurer tous les agréments qui dépendent de vous et principalement un logis le plus agréable possible. Si monsieur votre beau-frère voulait lui louer un appartement dans son château, cela lui conviendrait à merveille. Au reste, je m'en rapporte sur cela à votre sentiment exquis de convenance et de bon goût. Pensez que notre poète aime le pittoresque.

« Quant à moi, mon bon et cher ami, je suis malheureusement cloué à Paris, sans cela je serais parti avec lui, car je désire bien vivement vous revoir tous tant que vous êtes, qui avez conservé souvenir de Gustin. Dites à Georges que je ne cesse de l'aimer, que souvent je me rappelle toutes ses bontés et même ses malices,

«Adieu, je vous quitte, étant pressé par mes travaux littéraires qui m'absorbent d'autant que ce sont eux qui me font vivre.

« Votre affectionné,

w Augustin Vattebault. »

Cette lettre est d'autant plus intéressante, qu'elle nous donne la date sinon du premier voyage, au moins du premier séjour à Trouville, de Dumas avec sa femme.

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