TRENTE-HUITIÈME LETTRE
à Ulric Guttinguer,
J'ai pris le grand parti et me suis décidé à écrire (pardonnez-moi, mon ami) une vingtaine de lig-nes sur votre charmant volume : j'ai de plus fait une citation (i). On m'a bien promis qu'il passerait prochainement, la chose en est là; mais comme j'ai le soin de dire : « bientôt nous reviendrons sur le livre de M. U. G., etc. », votre gros Latour pourra, s'il le veut, mettre un i^rand article raisonné d'autant plus facilement qu'il n'v a pas de Chambre de députés en ce moment.
J'ai été bien heureux de me retrouver à Burv. Qu'on est donc délicieusement sous le toit paternel! Quand donc pourrai-je v venir avec ma bonne et chère femme?
Je vous envoie une chanson faite parle préfet Romieu en l'honneur de sa maîtresse la Reine Pomaré qui
(i) Alfred Tattet rendit compte, en effet, des Deux âges du poète dans le feuilleton du Globe du 20 octobre i844, et pour un homme qui n'est pas du métier, son article était, ma foi, assez bien tourné. Il dtbutait ainsi : « Nous sommes fort en retard avec ce recueil et nous nous le reprocherions si nous ne savions que son chemin s'est fait sans le secours des articles et des réclames, si bien qu'il est déjà dans les mams des amis les plus empressés de la poésie. C'est donc notre s^'mpalhie plus que notre aide que nous lui apportons, et qui nous fera citer avec plaisir ce qui se trouve là de vers et de prose en harmonie avec notre pensée et nos sentiments. »
Là-dessus Tattet nous apprenait que, parmi les poésies de la jeunesse de l'auteur, Charles Nodier aimait l'Absence, Victor Hucro CEloifjnemeni, Emile Deschamps r Enfant malade, que Sainte-Beuve avait cité les Etoiles en parlant à'Artlmr. Et il terminait son article par le sonnet de Laura (]ui ct;t un des plus réussis de Gutting^uer.
sous LOUIS-PHIMPPE 261
danse la polka à ravir. L'air est délicieux et les vers sont bien tournés.
Quant à la vôtre, elle ferait damner tous les commentateurs. Je crois, à vrai dire, qu'il ne faut pas j chercher un sens. Qu'est-ce que la du Maine? Croyezvous sérieusement que cela peut reg-arder le bâtard de Louis XIV, fils de la Montespan, ou la femme Louise de Condé, qui avait de si beaux yeux, de si jolis cheveux blonds et qui n'était pas plus grande qu'un enfant de 10 ans? La comtesse de Montbazon me chiffonne aussi. D'abord c'était une duchesse. La plus célèbre fut la maîtresse de Rancé, comme vous savez — une bellefille de celle-ci fut bien la maîtresse du g-rand Roi quand elle eut épousé M. de Soubise, qu'elle fît prince par ce canal-là. Mais tout cela n'explique pas le moins du monde la fameuse chanson qui est une énigme pour moi. Vous avez été frappé par ces deux noms : la Montbazon et la du Maine. J'en donne ma langue aux chiens, et cependant vous avez raison de dire que je connais bien cette époque, car je me regarde comme très ferré sur le grand siècle que je vois déliler tous les matins en chemise dans Saint-Simon qui souffle sur bien des héros.
Adieu, très cher ami. C'est la dernière lettre sans doute que je vous adresse au Chalet. Bientôt je vais vous voir, ce qui vaudra mieux pour nous deux.
Vous ne voulez donc pas me dire combien me coûterait, rendu à Fontainebleau, un tonneau de ce fameux cidre mousseux si excellent ?
A bientôt, cher Ulric, je vous écris dans la petite chambre de ma femme, et tous deux nous embrassons la sainte Trinité de Saint-Gatien.
A vous.
ALF