‹ La jeunesse dorée sous Louis-PhilippeChapitre 77 sur 96 · C50 LA JEUNESSE DOREE · texte numérisé non relu

C50 LA JEUNESSE DOREE

Le portrait, certes, n'est point flatté ; était-il ressemblant? peut-être en i864, lorsque M^^Sabatier s'était épaissie et laissée choir dans le « Mac à RouU », comme disait Flaubert. Mais tant qu'elle resta avec Mosselman, jusqu'en 1807 au moins, date de son petit roman avec Baudelaire, on peut dire qu'elle n'avait rien d'une vivandière et qu'elle était dig^ne des hommages que lui rendaient ses familiers.

Flaubert, qui avait le parler gras et n'était pas d'une tendresse excessive envers les femmes, disait d'elle, en iSBg : « C'est une excellente et surtout une saine créature » (i). Et Théophile Gautier l'appelait (( la belle et honeste dame », sans doute en souvenir de Brantôme. A l'entendre, « elle se montrait supérieure aux autres femmes, d'abord en ce qu'elle était mieux faite que la plupart d'entre elles, ensuite, parce que, contrairement aux habitudes des personnes de son sexe, elle n'exigeait point qu'on lui fît la cour, et permettait aux hommes de parler devant elle des choses les plus sérieuses et les plus abstraites (2). » C'est même pour cela qu'il l'avait nommée la présidente. Et le fait est que le dimanche, quand ses invités se réunissaient autour d'elle à table, dans la salle à manger tendue de rouge sombre et ornée de faïences et de tableaux, à la voir présider, calme et souriante, à la conversation débridée qui s'engageait

(i) Corrcsp. de Flaubert, 3« série, p. i65. Lettre à Feydeau. (2) Ernest Feydeau, Théophile Gautier, 1874.

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devant elle, on l'eût prise pour quelque M™® Geoffrin recevant ses philosophes ou même pour une autre reine de Navarre s'amusant, en joyeuse compagnie, des contes de son Heptaméron. Car on parlait moins de choses abstraites que de choses légères et scabreuses, surtout quand Gautier était là, Théo ne fréquentait que les salons où il avait son franc-parler et prenait plaisir à tenir devant n'importe qui des propos de corps de garde. La plupart de ses lettres sont émaillées de mots orduriers, mais je n'en connais pas de plus licencieuses que celles qu'il écrivit d'Italie à la présidente. Or, étant donné qu'elles sont du commencement de leurs relations, on se demande ce que doivent être celles de la fm. Il n'y en a qu'une, à ma connaissance, qui soit tout simplement drôle, la voici :

« Chère Présidente

« Si tu es curieuse de voir la Rachel au Théâtre Italien avec Bajazet en musique — gréai and comhinated exhibition ! voici deux places. Prends ta sœur (i) en descendant : il y a tuerie à la location et les bourgeois s'étouffent au bureau ; il y aura des tripes de bottiers en chambre et de sénateurs jusqu'à mi-jambe sous le péristyle. Relève un peu ta

(i) C'est elle qui disait un jour à Baudelaire : « Etes-vous toujours amoureux de ma sœur et lui écrivez-vous toujours de superbes lettres? »

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jupe en passant. Ernesta te salue et moi je me prosterne devant tes chaussettes ».

a THÉOPHILE GAUTIER. ))

« P. S. — Tu peux vendre ton billet 20.000 fr. c'est le prix » (i).

Ce billet n'est pas daté, et je serais bien en peine de dire à quelle année il remonte, attendu que Rachel joua trois fois au Théâtre italien dans des représentations à bénéfice, de 1849 a i855, et que je n'ai trouvé dans les journaux du temps aucune mention de celle où Bajazet fut joué en musique. Mais on connaît la date des lettres d'Italie : elle sont de la fin de i85o, et Ton jugera de leur dévergondage par les courts extraits que je vais donner de Tune d'elles. Le reste dépasse en audace tout ce qui nous choque dans Rabelais, et notamment son fameux calembour sur Beaumont-le-vicomte.

Et donc, après avoir traversé Genève, le Valois et le Milanais et Venise, Théophile Gautier arriva à Rome, au mois d'octobre i85o, d'où il écrivit le 19 à M°^e Sabatier :

« Présidente de mon cœur, « Cette lettre ordurière destinée à remplacer les saloperies dominicales s'est bien fait attendre, mais c'est la faute de l'ordure et non celle de l'auteur!... »

Nous voilà déjà fixés sur la nature des conversations qui se tenaient rue Frochot, le dimanche.

(i) Lettre inédite, communiquée par M. J. Macqueron.

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« L'histoire de la mère de Beatrix Cenci, à qui Ton ne pouvait couper la tête parce que ses tétons, gros comme des bombes, Terapêchaient d'appuyer son cou sur le billot et qui m'avait toujours paru singulière, se comprend parfaitement ici (à Rome), ce n'est pas la grande tétasse avalée et brimballante de Rubens, le grand baquet de colle à la flamande qui tremble à chaque mouvement, le Niagara de viande qui ruisselle du haut de la poitrine sur les montagnes du ventre, et dans les vallées du p..., comme on voit dans les bacchanales de Jordaens : ce sont deux nouveaux mondes que l'on porte devant soi, un second c... appliqué sur l'estomac, deux immenses terrines vues du côté bombé, un capitole et un palatin de chair humaine. L'autre soir nous avons été visiter une jeune beauté qui, après quelques façons et s'être assurée que nous n'étions pas des mouchards, a ôté sa robe et s'est décerclée pour nous permettre de patiner ses charmes à cru. La gorge a fait explosion dans la chambre, défoncé le plancher, débordé dans la Via Gondotti, roulé par le Corso jusqu'à la place de Venise, et nous a laissés ensevelis sous un déluge de lys et de roses (style Dupaty).

« On vient de nous donner l'adresse d'une femme mariée rue des Quatre-Fontaines, l^S, près de l'Obélisque de Monte-Cavallo... Elle demeure au premier piano (ce nom n'a aucun rapport avec Erard et signifie étage) et s'appelle Nana.

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« Son mari sort tous les jours de midi à trois heures et alors les forestiers arrivent, et Nana qui est, dit-on, la plus belle femme de Rome, se met nue comme un plat d'argent, un mur d'église, un discours d'académicien (i) et montre son c... à la société qui est libre de la retourner. Ce... coûte de 5 à 10 francs, selon qu'on se contente de regarder ou que l'on consomme réellement. Le mari rentre à trois heures ; la Nana remet sa chemise et vaque aux soins du ménage en femme honnête. Cette aimable industrie a procuré au marlou une maison et quelques rentes. Nous Tirons voir et je vous en donnerai une description détaillée.

« On nous parle de Naples et d'une certaine via Gapuana qui n'est qu'un b... d'une lieue de long. Mais n'anticipons pas sur les ordures et gardons quelques porqueries pour la bonne bouche.

« Pardonnez-moi, chère Présidente, cette interminable lettre (2) et sachez-moi gré des efforts que j'ai faits pour ne pas blesser votre pudeur. J'espère dans ces sujets indélicats n'avoir jamais oublié que le latin dans les mots brave l'honnêteté, mais que la lectrice française ne veut pas être respectée. Bien-

(i) Emprunté au poème de Namouna, de Musset.

(2) Cette lettre a été publiée in-extenso il y a quelques années dans une plaquette de Sypag-cs in-i6, ayant comme titre :« Lettre | de Th. Gautier | à la Présidente | (voyage en Italie) | i85o | achevé d'imprimer | à très petit nombre | pour quelques curieux seulement I au Château de la Misère | l'an | looo. 800.80 10 ». — Cette plaquette, très rare et qui se vend de ao à 3o fr. chez les bouquiDis> les, ne se trouve môme pas à l'enfer de la Bibl. nat.

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tôt je pourrai reprendre au banquet dominical ma place et laisser la plume pour la langue...

« Le cochon imaginaire ou le salop sans le savoir. »

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