‹ La jeunesse dorée sous Louis-PhilippeChapitre 78 sur 96 · THÉOPHILE G · texte numérisé non relu

THÉOPHILE G

Voilà pour la partie chaste de cette lettre d'Italie. Gomment un homme qui se respecte osa-t-il écrire ces lignes, et comment une femme qui, sans être une vertu, n'était pas une fille, put-elle les lire et n'en être pas écœurée? C'est une question que je ne me charge pas de résoudre. Evidemment Gautier et la Présidente s'étaient trompés de siècle, ils auraient dû vivre au temps de Rabelais, alors que les mots propres n'étaient jamais sales et que le langage poissard n'était pas ordurier !... Gela est d'autant plus curieux, en ce qui concerne tout au moins M°^® Sabatier, qu'il lui était réservé d'entendre un peu plus tard des paroles toutes différentes sortir de la bouche d'un poète qui passa longtemps pour être impudique et fut condamné comme tel.

Oui, pendant cinq ans, de i854 à 1867, Baudelaire, car c'est de lui qu'il s'agit, adressa à M™« Sabatier des lettres et des vers remplis d'un amour idéal et mystique, en ayant soin de déguiser son écriture de peur d'être reconnu, raillé et éconduit. Et pendant ce long espace de temps, il continuait de fréquenter chez elle, d'assister aux « porqueries » du dimanche, sans que rien, dans son atti-

LA. JEUNESSE DOKEE

tude ou dans son langage, trahît flamme ardente dont il brûlait pou

Ce n'est que lorsqu'il eut acquis de gloire pour se faire aimer q masque et dire hautement : C'est

(( Vraiment, Madame, lui écrive cette intrigue, je vous demande mi cette imbécile rimaillerie anonyme blement Tenfantillage, mais qu'3 égoïste comme les enfants et les m aux personnes aimées quand je se ment je pense à vous en vers et sont faits, je ne sais pas résister faire voir à la personne qui en es môme temps je me cache, comme une peur extrême du ridicule. — quelque chose d'essentiellement ce mour? — particulièrement pour ce pas atteints ? (i) »

Or, « cette imbécile rimaillerie ai vous ce que c'était? C'étaient les pièces des Fleurs du mal (2) do donnera le ton :

Que diras-tu ce soir, pauvre âme soli Que diras-tu, mon cœur, cœur autre:

A la très belle, à la très bonne, à la 1 Dont le reg-ard divin t'a soudain reil(

sous LOUIS-PHILIPPE

— Nous mettons notre orgueil à chanter ses louang-ei Rien ne vaut la douceur de son autorité ; Sa chair spirituelle a le parfum des ang-es. Et son œil nous revêt d'un habit de clarté.

Que ce soit dans la nuit et dans la solitude, Que ce soit dans la rue et dans la multitude, Son fantôme dans l'air danse comme un flambeau,

Parfois il parle et dit : « Je suis belle, et j'ordonne Que pour l'amour de moi vous n'aimiez que le Beau Je suis l'Ange gardien, la Muse et la Madone. »

Cela n'empêchait pas, d'ailleurs, Baudelaire cultiver à fond la Vénus noire (i) et de faire cour à d'autres filles tout aussi perdues qu'elle, < Baudelaire était un sensuel qui, pour se dégri; des vapeurs du haschich, éprouvait de temps autre le besoin de prendre un bain de luxui Alors il livrait son corps aux morsures des bê dont parle l'Apocalypse, mais comme son espi malgré tout, ne cessait de penser à « la très belle il composait dans ces moments-là pour elle ( vers qui se ressentaient de son état.

... Je voudrais une nuit Quand l'heure des voluptés sonne.

Vers les trésors de ta personne, Comme un lâche, ramper sans bruit,

Pour châtier ta chair joyeuse, Pour meurtrir ton sein pardonné.

Et faire à ton flanc étonné

Et, vertig"ineu8e douceur!

A travers ces lèvres nouvelles, Plus éclatantes et plus belles, T'infuser mou venin, ma sœur 1

Qu'est-ce donc qui Pavait séduit en « la très chère?» Ce ne pouvait être que la beauté qui purifie l'âme aux yeux des artistes. N'oublions pas que les grands romantiques ont toujours eu un faible pour les belles pécheresses et la noble ambition de les relever par l'amour à leurs propres yeux. N'est-ce pas Alfred de Vigny qui pendant deux ans fila l'amour pur aux pieds de Marie Dorval ? Que si Victor Hugo prit d'assaut Juliette Drouet, cela tenait, me disait Meurice, à ce qu'en amour il était « un monstre ». Vous entendez ce qu'il voulait dire. Mais au fond du cœur d'Hugo, comme au fond du cœur de Vigny, il y avait le désir, la ferme volonté de jouer près de l'adorée le rôle d'Eloa qui se damne en voulant sauver Satan !

Baudelaire fut-il deviné ? Oui, puisque nous savons que la sœur de M™^ Sabatier lui demanda une fois s'il était toujours amoureux d'elle. Mais soit qu'elle prît plaisir à la correspondance anonyme du poète (i), soit qu'elle attendît que ce verbe inac-

(i) Et comment aurait-elle été insensible à des déclarations comme celles-ci :

— « Vous êtes pour moi non seulement la plus attrayante des femmes, de toutes les femmes, mais encore la plus chère et la plus précieuse des superstitions... » (Lettre du 8 mai i854 )

— « Vous avez élc, sans aucun doute, tellement abreuvée, saturée de flatteries, qu'une seule chose peut vous flatter désormais, c'est d'apprendre que vous faites le bien, même sans le savoir, même en

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