‹ La jeunesse dorée sous Louis-PhilippeChapitre 79 sur 96 · M""» SABATIER · texte numérisé non relu

M""» SABATIER

dessin de J. Cobabœuf

daprès le tableau de RlCABD.

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coutume ait suffisamment agi en elle, a la très bonne » garda devant lui sa figure de sphjnx. Et il ne fallut rien moins que les poursuites intentées contre les Fleurs du Mal pour délier la langue à leur auteur et le faire sortir de son adoration muette. Ce jour-là — le i8 août 1867 — Baudelaire écrivit pour la première fois, avec sa vraie écriture, à (( la très belle, à la très bonne, à la très chère ». Il lui disait que deux des pièces qu'il avait composées pour elle {Tout entière et A celle qui est trop gaie) étaient spécialement visées dans l'assignation qu'il avait reçue, et il la priait « très ardemment » de garder désormais pour elle tout ce qu'il pourrait lui confier : « Vous êtes, ajoutait-il, ma compagnie ordinaire et mon seoret. C'est cette intimité où je me donne la réplique depuis si longtemps, qui m'a donné l'audace de ce ton familier. » A cette lettre était joint un exemplaire des Fleurs du Mal qu'il avait fait relier à son intention.

Cette fois, M"^® Sabatier se sentit touchée jusqu'au fond de son être. Non seulement elle se multiplia pour conjurer les foudres de la Justice qui menaçaient son adorateur, mais elle se donna à lui tout entière dans un élan où il entrait autant de fierté que de reconnaissance.

dormant, simplement en vivant... » (Lettre du 7 décembre i854-)

— « Quand je fais quelque grande sottise, je me dis : « Mon Dieu! si elle le savait ! quand je fais quelque chose de bien, je me dis : Voilà qui me rapproche d'elle en esprit... » (Lettre du 18 août iZh'j.) [Charles Baudelaire, par Jacques Crépet, p. ïiB.

/ Et c'est ici que les choses se compliquent et tournent au mystère. A peine Baudelaire avait-il communié avec elle sous les espèces de la chair frémissante et pâmée; à peine lui avait-elle écrit : « Il me semble que je suis à toi depuis le premier jour où je t'ai vu. Tu en feras ce que tu voudras, mais je suis à toi de corps, d'esprit et de cœur », que Baudelaire se ressaisit et ne voulut plus remonter dans le lit de cette maîtresse d'un jour. Pourquoi? Fut-ce la peur d'être dévoré par cette Apollonie ou d'être trahi trop tôt par elle ? Les baisers qu'elle lui donna lui firent-ils regretter ceux de la Vénus noire ? Eut-il honte de tromper un ami qu'il était « heureux de trouver aimable et dig^ne de plaire » ? Je crois qu'il y avait de tout cela, plus ou moins dosé, dans ce cas singulier. Méditons la lettre qu'il écrivait à M"^® Sabatier, le 3i août 1867 :

« J'ai détruit le torrent d'enfantillag-e amassé sur ma table. Je ne l'ai pas trouvé assez grave pour vous, chère bien-aimée. Je reprends vos deux lettres, et j'y fais une nouvelle réponse.

« 11 me faut, pour cela, un peu de courage, car j'ai abominablement mal aux nerfs, à en crier, et je me suis réveillé avec l'inexplicable malaise moral que j'ai emporté hier soir de chez vous...

« Je t'engage à bien cacher cette lettre, malheureuse I SaiS'tu réellement ce que tu dis? Il y a des gens pour mettre en prison ceux qui ne payent pas leurs lettres de change; mais les serments de

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l'amitié et de Tainour, personne n'en punit la violation.

« Aussi je t'ai dit hier : vous m'oublierez, vous me trahirez ; celui qui vous amuse vous ennuiera. Et j'ajoute aujourd'hui : celui-là seul souffrira qui, comme un imbécile, prend au sérieux les choses de l'âme. Vous voyez, ma belle chérie, que j'ai à' odieux préjugés à l'endroit des femmes. Bref, je n'ai pas la foi ; vous avez l'âme belle, mais, en somme, c'est une âme féminine.

« Voyez comme en peu de jours, notre situation a été bouleversée. D'abord, nous sommes tous les deux possédés de la peur d'affliger un honnête homme qui a le bonheur d'être toujours amoureux. Ensuite nous avons peur de notre propre ouvrage parce que nous savons (moi surtout) qu'il y a des nœuds difficiles à délier.

« Et enfin, il y a quelques jours, tu étais une divinité, ce qui est si commode, ce qui est si beau, ce qui est si inviolable. Te voilà femme, maintenant. Et si, par malheur pour moi^, j'acquiers le droit d'être jaloux! Ah! quelle horreur, seulement d*y penser I Mais avec une personne telle que vous dont les yeux sont pleins de sourires et de grâces pour tout le monde, on doit souffrir le martyre !

« La seconde lettre porte un cachet d'une solennité qui me plairait, si j'étais bien sûr que vous la comprenez : Never meet or never part! Cela veut dire positivement qu'il vaudrait bien mieux ne s'être jamais connu, mais que, quand on s'est connu

on ne doit pas se quitter : sur u ce cachet serait plaisant.

« Enfin, arrive ce qui pourra fataliste ; mais ce que je sais b horreur de la passion, — parce avec toutes ses ig-nominies. Et bien-aimée, qui dominait toutes la vie, devient trop séduisante.

(( Je n'ose pas trop relire cett peut-être obligé de la modifier vous affliger. Il me semble quej cer quelque chose de la vilair caractère

« Adieu, chère bien-aimée. Je peu d'être trop charmante. Songe j'emporte le parfum de vos bras > j'emporte aussi le désir d'y reven insupportable obsession!

Tout Baudelaire est dans cett naire. On a dit qu'il était un pei vue ce document humain semble de folie; en le méditant, on s' plein de raison. Evidemment c fois de sa vie que Baudelaire ai mages à une déesse. Jusque-lè aimé que des filles, noires ou bh lag-eaient quand sa bête en avait

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cette déesse qu^il avait adorée cinq ans en silène ne voilà-t-il pas qu'elle s'avisait d'être femme, quelle femme! belle, bonne, spirituelle, amoureus ayant un protecteur qui ne lui refusait rien et ui petite cour comme en ont seulement les femm d'élite. S'il avait eu du tempérament, il est prob ble qu'il en eût joui tout à son aise et sans scrup les, étant donné qu'elle avait l'air de tout oubli pour lui. Gomme il n'avait pas de tempéramer que c'était un sensuel mystique dont toute la cap cité d'aimer était affaire d'imag^inalion, je cor prends qu'il ait eu peur des conséquences. Eli étaient de deux sortes. D'une part, il courait risque de compromettre cette femme aux yeux < son amant officiel; de l'autre, il était à peu pr sûr d'être obligé de lui rendre les armes — ce q est le comble de l'humiliation pour un amoureu: M^^ Sabatier le comprit-elle ? Ses billets i réponse que nous avons sous les yeux trahisseï plus de dépit que de chagrin. La conduite de Bai delaire lui parut étrange et sa lettre d'excuses u peu subtile « pour une lourdaude de sa trempe ; Cependant, s'il est vrai qu'on reconnaît le maçc au pied du mur, il est probable qu'elle savait dé^ à quoi s'en tenir sur ses moyens physiques. E tout cas, elle prit assez vite son parti de cette s tuation quelque peu ridicule. Mais elle resta so amie quand même, la preuve en est que, nei

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1er à peine, elle le visita presque tous les jours. Quant à Mosselman, comme il avait non pas le bonheur, mais le malheur d'être encore amoureux, du jour où il s'aperçut que le cœur d'Apollonie ne lui appartenait plus, il lui tira sa révérence et s'en alla se consoler chez M""^ Lelong^, dont il fit peu de temps après, par reconnaissance, une marchande de curiosités, genre « Croix de ma mère )>.

QUARANTIÈME LETTTRE

à Ulric Guttinguer.

Cher bon ami, votre « courrier de campag-ne » a paru dans le Globe de mardi et je l'ai lu avec bien du plaisir. Que vous faites à merveille de reg'retter et de défendre nos pauvres postillons français si alertes et si g^ais . Je vous vote un chapeau vernis g-arni de rubans tricolores. Vous savez que petit à petit la race des postillons quitte le monde. En Allemagne j'étais furieux contre cesg-rands diables d'Allemands qui étaient en grand costume avec des bottes leur montant jusqu'au nombril et qui roulaient absolument monter sur le siège de ma voiture. Dans quelques années il n'y aura plus en Angleterre une seule de ces berlines à quatre chevaux qu'on nomme des dilig-ences. Les chemins de fer tuent tout et j'aurais voulu voir partir celle dont les journaux ont parlé dernièrement. C'était son dernier voyage. Elle était complètement vide. Le cocher était en grand deuil et les chevaux caparaçonnés de noir semblaient suivre leur propre convoi .

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