‹ La jeunesse dorée sous Louis-PhilippeChapitre 8 sur 96 · QUATRIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME LETTRE

à Félix Anvers.

Bade, 12 juin i835.

Il fait toujours un temps affreux. Depuis qne j'ai quitté Paris, je n'ai eu que vent et pluie. Tout est sombre autour de moi, comme dans moi. Le soir, j'ouvre ma fenêtre espérant voir se lever cette étoile amoureuse que j'appelle et qui ne vient point. — Je n'ai pas pu voir Levol à Strasbourg". Il était parti le matin pour une fête des environs. Jusque dans les plus petites choses j'ai du malheur. Je ne te parlerai pas, mon cher ami, de la cathédrale, que tu connais aussi bien que moi. Tu sais d'ailleurs ce que j'en pense.

Mais une chose m'aurait tenté. J'aurais voulu, comme le grand Frédéric qui, après sa première victoire, se fît chanter un Te Deum pour lui seul dans la cathédrale de Berlin, me faire dire une messe dont j'aurais été l'unique auditeur. J'aurais empli ces voûtes de mon amour et je n'aurais pas eu honte de me présenter devant Dieu en tenant ma maîtresse par la main.

Car enfin c'est lui qui m'a mis au fond du cœur une passion aussi profonde. Quel est son but? Je l'ignore, mais pour sûr il y a là-dessous quelque mystère qui s'éclairciratôt ou tard et qui me sera ou propice ou fatal.

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Cette femme ne me quitte pas plus que mon ombre au soleil. J'ai là auprès de moi tout ce qui me vient d'elle, son portrait, ses lettres, son petit sac qu'elle a mis si souvent à son bras pour venir chez moi, et ses cheveux que je baise tous les jours parce que ceux-là sont bien à moi et qu'aucune autre main que la mienne ne les touchera. Tout cela, comme tu le penses bien, m'exalte l'imag-ination outre mesure. Il me passe mille idées folles par le cerveau. Je fais des rêves chaque nuit ; tantôt d'atroces où je l'étrang-le, tantôt de doux et de tendres où je meurs pâmé dans ses bras. Quand je pense que sans toi et Henri (i) je l'aurais encore ! C'est parce que je lui ai promis d'aller voir sa mère avec toi, que je reg'ardais plutôt comme mon ami que comme le sien, que je suis séparé d'elle. Vous vous êtes mis quatre pour accoucher de cette lâcheté. Vous avez mal agi, Henri et toi. Vous m'avez berné pendant 24 heures sur une autre couverture que celle où fut secoué Sancho. Qu'elle ne rompît pas le silence puisqu'elle ne m'aimait pas. dites-vous, cela se comprend, encore le matin a-telle pleuré, encore m'a-t-elle dit : « Ne pars pas ! » — Mais vous qui faisiez en ce moment état et profession de m'être dévoués, comment se fait-il que ma confiance et ma sérénité ne vous aient pas arraché un aveu, et que, bien loin de là, vous vous soyez moqués de moi tous les trois dans une lang-ue que je connaissais pas. Oh! tout cela est mal, allez, croyez-le bien. C'est pour ton bonheur, direz-vous! Et qu'en savez- vous, Messieurs? Etes-vous doués de la seconde vue? Ne prenez pas sur vos deux têtes le fardeau d'une responsabilité comme celle-là. Si mon existence est entièrement liée à

(i) Henri Ternaux.

la sienne, si je ne puis respirer, sentir, vivre que là où elle est, si l'espoir seul de la revoir me soutient, si je me tue quand je l'aurai perdu, cet espoir ? Oh ! direzvous encore que c'est mon bonheur que vous avez voulu ? Eh bien ! oui, dites-le, car alors ce sera vrai, j'aurai le repos éternel dans le sein de Dieu ; mais bien bas, bien bas, afin que ma pauvre mère toute en larmes ne vous maudisse pas. Vous trouverez assez de g'ens qui auront les phrases suivantes à la bouche : « T . . . . s'est tué. Savez-vous que c'est très heureux au moins que le mauvais sujet se soit fait sauter la cervelle ; il s'est rendu justice. Il aurait déshonoré sa famille, il s'est tué à temps. Cette famille-là a un bonheur insolent !...)) — Grand Dieu ! qui me rendra mes beaux yeux ? C'est une infâme, me ditesvous ? Toutes les femmes en sont là. Elle ne t'aimait guère ? Donnez-m'en donc qui m'aiment davantage et qui me conviennent. Elle a tous les défauts de son sexe ; mais elle a, de plus que bien des femmes, une grâce enchanteresse, un talent divin, de l'originalité dans l'esprit, une taille de guêpe, des jeux qui vous disent tout ce qu'ils veulent et parlent souvent si bien ! Et puis dans son ensemble une harmonie qui me va au cœur, autour d'elle, comme autour de nous l'air, une atmosphère lumineuse et toute parfumée... enfin je l'aime ! et vous avez trouvé que cela ne suffisait pas, et vous avez prononcé mon nom avec un gros soupir et l'accompagnement obligé d'une mélancolique épilhète, et vous avez été cent fois plus ambitieux et plus difficiles que moi ; et parce qu'une femme vous a dit dans certains moments d'ennui, de crainte vague qui les assiègent souvent : « Je veux partir », vous lui avez ouvert ma porte à moi, car elle n'était pas chez vous ; et comme

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elle ne s'habillait pas assez vite, on est venu lui dire de s'apprêter aussitôt et de partir avant que je ne rentrasse. Elle avait lu dans vos yeux et sur vos visag-es que vous me trahissiez, cette femme ! J'aurais presque compris cela le premier jour, nous n'étions compromis ni l'un ni l'autre, mais après le voyage de Rouen, c'était absurde et sot au dernier point; puisque j'avais beaucoup risqué, ne fallait-il pas me laisser pour récompense ce que mon adresse et mon courage venaient de conquérir ?

Je vois maintenant à quelle distance je suis de ce rivag'e si tranquille et si bonhomme. C'est la rivière de Bury, côté du Rhin, la forêt de Montmorency comparée à la Forêt-Noire. — Sur quel frêle esquif, g-rand Dieu, suis-je lancé dans la haute mer! Qui me protégera dans cette tempête? — J'aurais cent fois plus de distractions, je n'en serais pas moins malheureux. Ne vois-tu pas que le souvenir d'un chagrin même passé, d'une peine qui s'efface, anéantit et réduit à rien l'effet de mille biens ? Ah ! quand le cœur agonise, ce ne sont pas des facilités qui lui rendent un peu de vie et qui lui ôtent l'amertume qui le remplit sans cesse et les ennemis qui le dévorent. Tâche, mon ami, d'adoucir un peu mes peines. Il t'est facile d'essuyer mes larmes. Prends mon affaire à cœur, arrange-toi pour arriver jusqu'à elle et tâche de deviner ce qu'il y a dans les replis les plus cachés de l'âme de cet ange. Mais va, il ne me reste pas le plus petit levain de haine. Je pardonne à cette fée qui m'a touché du bout de sa baguette enchantée et me retient sous le charme comme l'Alcine d'Arioste.

Ce que je veux avant tout, c'est une foule de détails sur elle. Il faut absolument que tu lui dises ou que tu lui fasses savoir combien je l'aime. Parle-moi aussi de

mon père : il vend sans cloute mes chevaux pour satisfaire sa très mesquine veng-eance. Tout cela vient se perdre dans un grand puits de douleur. Crois-tu qu'il y aurait imprudence à revenir en France? Quand donc saurai-je à quoi m'en tenir sur cela et sur tant d'autres choses? Quand le procès aura-t-il lieu ? Quelles sont les personnes compromises? Comment donc Ro»-er (i) avait-il arrangé mon histoire? Je ne tiens pas le moins du monde à être réhabilité. Les g'ens qui m'aiment ne m'en aimeront pas moins. Quant aux autres, cela m'est ég-al. Dis au moins, pour sauver l'amour-propre de ton ami , que l'idée de revenir avec son mari a pu lui inspirer le coup de tête. Le fait est que je ne sais pas bien encore le fond de sa pensée, et bien habile celui qui y a pu jeter la sonde. Que devient mon faux bonhomme de beau-père? Ils nous & floués y le vieux renard, avec son air mouton. Est-elle sortie du couvent? Où log-e-t-elle ? Tu peux savoir tout cela, paie des hommes, s'il le faut, je te rembourserai à mon retour. Est-ce bien sûr qu'un mandat a été lancé contre moi? N'y a-t-il pas moyen de ne pas avoir de doute à cet égard ? Ternaux ne s'est-il pas laissé aller à une panique? Ecris-moi vite et ne crains pas de tourner dans le même cercle ; l'humanité ne fait pas autre chose depuis qu'elle est créée. Adieu, cher ami, repens-toi du mal que tu m'as fait et répare-le, si c'est encore possible.

A toi de cœur,

ALFRED T

Que dit mon oncle Adolphe (2)? tu ne me parles pas de Maria.

(i) Roger de Beauvoir.

(a) Il s'agit du frère de sa mère, le général de division Des Car-

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Si c'est une veng-eance, elle est bien plate ; si c'est une arrière-pensée, c'est bien mal entendu, bien maladroit et je ne vous en sais aucun gré. Mon Dieu, mes amis, excusez-moi si je vous ai dit des choses dures : je souffre tellement et si bien par votre faute que vous devez être indulgents. Pardonnez-moi comme je vous pardonne si vous me parlez d'elle, si vous pouvez savoir ce qu'elle est devenue et si vous me mettez à nu le fond de votre pensée pour que j'y puisse lire comme dans un livre. Ne me trompez plus, c'est si ennuyeux de faire toujours la même chose! Croyez-vous que je pourrai la revoir bientôt? A-t-elle quitté Paris? Quelqu'un a-t-il pu arriver jusqu'à elle et lui dire que je l'aimais éperdument? C'est bien le moins qu'elle sache que je ne songe qu'à elle. Gomment voulez-vous qu'elle pense à moi si personne ne prend ma défense, si pas une voix amie ne lui dit : « Il ne t'oublie pas. » Quand vous devriez le lui écrire, écrivez-le. Vous avez bien trouvé des moyens pour me la voler, il vous en viendra d'autres pour me la rendre. Adieu, cher ami, je t'aime et t'embrasse.

A toi.

ALFRED T

rières, inspecteur général des remontes, grand officier delà Légion d'honneur, au sujet duquel Alfred de Musset écrivait à Tattet le i5 juin I8/^8 : « Mon cher ami, je trouve ce matin le nom de votre oncle en tète de la liste des généraux qu'on vient de nommer, et j'en éprouve un si vif plaisir qu'il faut absolument que je vous envoie une bonne poignée de main. Vous devez être bien heureux, et on ne saurait l'èlre à plus juste titre. Voilà au moins le sabre d'un homme de mérite, qui ne s'accrochera plus dans les jambes des guerriers d'antichambre. » (Lettre inédite.)

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