QUARANTE-QUATRIÈME LETTRE
à Félix Aruers,
Fontainebleau, 25 avril i848.
Mon cher ami, malgré l'égalité des salaires deM. Montblanc, tu me verras toujours disposé à donner un pois pour une fève. Je t'écris donc non pour te distraire, car je n'ai pas cette fatuité, mais pour avoir une réponse. Tu sais que je ne suis pas encore consolé de la perte de cette long-ue lettre que tu m'as redemandée je ne sais pourquoi, que je t'ai réclamée à mon tour bien des fois et qui, en définitive, manque à ma collection.
Nous avons eu ici de graves événements. L'un de nos deux arbres de la Liberté a été conpé dans la nuit, ce qui a causé une grande rumeur et nécessité une nouvelle cérémonie, assaisonnée de discours beaucoup plus révolutionnaires que jamais. Moi aussi j'en ai fait au club, clob ou cleub. Il s'agissait d'empêcher l'élection d'une canaille très aimée ici. J'ai cru en débutant que j'allais avoir le succès obtenu en i83o, de compte à demi avec toi, au Cirque Olympique. La chose pourtant a mieux fini.
J'irai à Melun mercredi pour assister au dépouillement du scrutin. J'ai hâte d'en connaître les élus. II y avait pas mal d'appelés. Le sort de la France est décidé à l'heure qu'il est. En ma qualité de républicain conservateur, j'avais été nommé commissaire de ma section. Tu vois que je suis presque un personnage.
La grande manifestation de dimanche, la revue de
L\ JKUNESSE DORKE
jeudi ont dû rendre un peu de confiance au commerce parisien. Je t'ai dit le mot de Lamartine (incendiaire devenu pompier), mais le tien sur Blanqui a son mérite. Sais-tu que Ro<>-er du Belveder (i) plaide en séparation avec sa femme? Il l'a trouvée t... avec sa maman; bien plus, quand il s'est avisé de parler réforme, économie, etc., on lui a jeté le mobilier à la tête.
Ce que tu m'apprends de Musset m'afflige extrêmement. C'est le cas de dire avec son Rafaël : triste, triste ! T'ai-je conté que j'avais sollicité le g-rade de sergent-major et que j'avais été nommé à l'unanimité?
Alexandre t'a dit sans doute que notre ami, le cuisinier Montrougeaud, était président du club des domestiques. Gare à nous ! Tu viens de faire tes Pâques et ta première communion politiques. J'imagine que tu n'as pas adopté la liste de la réforme. Quelle audace de recommander de tels noms ! C'est pour le coup que nous aurions l'aristocratie de la blouse. Il faut s'en tenir à la phrase de V[ictorJ H[ugo], « ni bonnets rouges, ni talons rouges » . Du reste, ces braves gens, avec leurs corporations, nous replongent en plein moyen âge (2). Aujourd'hui, la société est sacrifiée à l'individu. J'aimais mieux le christianisme, qui faisait juste le contraire, et toi ?
Adieu, mon cher Félix^ mille amités de nous tous.
Tibi.
ALFRED
(i) Ce Roger du Belveder n'était autre que Roger de Beauvoir. Il avait épousé Mlle Doze, du Théâtre-Français, et faisait, en effet, assez mauvais ménage avec elle.
(a) Qu'aurait dit Tattet s'il avait assez vécu pour voir les syndicats ?
sous louis-piiilipim: 3o(>
QUARANTE-CINQUIÈME LETTRE à Félix Aruers.
i8 mai 1849.
Mon cher petit Arvers, il y a un temps infini que je voulais t'écrire et les indispositions successives de tout mon monde, les élections dont je me suis fort occupé et une foule d'autres choses plus ou moins désagréables sont venues à la traverse. On a pourtant bien besoin de se serrer les uns contre les autres à l'époque où nous vivons. Que nous sommes loin des Heures perdues^ que je viens de relire avec ravissement ! Qui nous rendra cet heureux temps ? Aujourd'hui, tout craque et se disjoint, tout éclate à la fois et tout va sauter, je le crains! On ne lève les yeux que pour voir des flammes. Cette AUemag-ne, cette Italie où nous n'avions que faire 1 Ahl nous sommes perdus (i). L'armée est socialiste, et l'on ne peut plus compter sur elle, les campag-nes ellesmêmes sont gfang-rénées jusqu'à la moelle et le corps social tombe en pourriture. La nouvelle Chambre ne nous sauvera pas et nos anciens représentants ont bien du mal à s'arracher du rocher parlementaire où ils restaient collés comme des huîtres. Dis-moi donc, mon vieil ami, si l'avenir te semble aussi sombre qu'à moi. Et d'abord, parle-moi de ta santé dont tu es plus content , j'espère , et de tes travaux ; que fais-tu ? que deviens-tu? Quels sont tes projets? Resteras-tu à Paris? Iras-tu à la campag-ne? Si je passe i5 jours à Burj, je
(i) Allusion à la campagne de Rome.
3io
L\ JEUNESSE DOUEE
te l'écrirai et tu aurais la ressource de M. d'Avrecour (i) qui habite, je crois, Montmorency. J'apprends des morts de tous les côtés. Hier c'était M'^s Carron qui allait retrouver son homonyme, c'était cette pauvre M^^^ Vallier, cette ancienne amie de la famille. Aujourd'hui, c'est la mère de Sallandrouze et bien d'autres. Notre tour viendra bientôt sans doute et c'est pour cela qu'il ne faut pas trop nous perdre de vue, et que je saisirai toutes les occasions qui se présenteront de te presser les mains et de te répéter que je t'aime du fond du cœur. Ton tout dévoué,
ALFRED TATTET