‹ La jeunesse dorée sous Louis-PhilippeChapitre 90 sur 96 · QUARANTE-NEUVIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

QUARANTE-NEUVIÈME LETTRE

à F. A rue PS

Maulny près Ballon, 16 septembre i85o.

Mon cher petit Arvers, je veux un mot de toi pour savoir comment tu te trouves de ton traitement. J'espère qu'en ce moment tu en éprouves un mieux sensible et que ce n'est pas en vain que tu subis l'épreuve de l'eau et descends courageusement dans le septième cercle dô l'enfer de Dante.

Pour moi, depuis mon arrivée ici, je suis très souffrant et très maussade, avec des naanx d'entrailles et d'estomac qui m'aigrissent singulièrement le caractère. Donne-moi des nouvelles de ta pièce (i) et dis-moi si les journaux t'arrivent exactement. As-tu vu Giraud et Feray ? J'ai reçu une lettre de Guttinguer qui va bientôt

(i) Le Banquet des Camarades, représenté au Gymnase pour la première fois le i3 septembre i85o.

revenir à Paris. Il écrit toujours à mort dans le Corsaire, ce qui est une assez triste façon de faire passer le temps.

Mon pauvre vieux, je ne suis plus heureux décidément que dans ma maisonnette que je ne quitterai g-uèreplus, à ce que je vois. Fini des voyag-es et des déplacements 1 Gela n'est bon que lorsqu'on est jeune, curieux, avide d'émotions nouvelles et de romanesques aventures. A mon âg-e, il faut rester dans le nid que l'on s'est fait et ne pas lâcher la proie pour l'ombre, comme le chien de la fable.

Adieu, mon cher ami, je t'aime et t'embrasse de tout mon cœur.

CINQUANTIÈME LETTRE à F. Arvers

Maulny, le 22 septembre i85o.

Mon cher ami, tu me parais perdre courag-e bien vite, et tes idées ne sont pas de la couleur dont je les voudrais ! Aie donc plus de confiance dans ton traitement et ne songe pas à quitter ton docteur avant d'éprouver un mieux sensible. Ce qu'il te dit est très juste, et mon Wertheim me parlait ainsi. Situ ne peux marcher, que ferais-tu de plus à Paris qu'à Melun ? Pour moi, j'espère que tout ira bien à force de mal aller.

J'ai ouvert les journaux de lundi avec empressement, je croyais qu'ils allaient me parler du Banquet des Camarades. Janin nous a conté des fables et Lireux la féerie du Cirque, ce qui nous a fort attrayés. Peut-être

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vont-ils nous dédommag*er aujourd'hui. Je continue à m'ennuyer passablement et à soupirer rég-ulièrement tous les matins après mon cher Fontainebleau. A force de vivre dans la forêt, je suis devenu un homme des bois. J'ai pour distraction le billard dans la journée et le whist le soir. Te rappelles-tu les bonnes parties que nous faisions jadis àBury et les fureurs que me causait ma défaite? Gomme ces temps-là sont déjà loin de nous! Maintenant il m'est aussi indifférent de g-agner que de perdre, et jene me fâcheraisplus contre Bernard, ne voulant pas absolument allumer ses quinquets. De plus, comme il faut toujours jouer avec plus fort que soi, et qu'il y a entre Ducléré et moi la différence qui existait entre nous deux, cela ne m'amuse que médiocrement.

La chasse n'est pas non plus ce que j'aime, bien qu'elle soit superbe ici et très bien g-ardée. Quant à la bibliothèque du château, je commence à la savoir sur le bout du doig-t, et c'est une terrible ressource de moins. Je te dis tout cela, mon cher petit Arvers, non pas pour t'apitoyer sur mon sort, mais pour que le tien te semble moins dur. Heureusement que le temps, comme le dit notre adorable madame de Sévigné, ôte autant de chagrins qu'il en donne.

Adieu, mon fidas Achates^ je te quitte pour faire lire et écrire mon fils. Ma femme, elle, se charge de Jeanne, elle t'envoie mille bonnes amitiés. Je serai à Fontainebleau le 3 ou le 4i et irai te voir le lendemain de mon arrivée.

Je te trouverai sorti de la crise et grand garçon, il faut l'espérer.

Adieu encore, je t'embrasse de tout mon cœur et suis bien entièrement à toi.

ALFRED TATTET

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