‹ La jeunesse dorée sous Louis-PhilippeChapitre 92 sur 96 · MEYERBEER · texte numérisé non relu

MEYERBEER

On m'a dit bien des fois que j'avais le défaut

D'aller trop rarement chez les gens comme il faut ;

C'est vrai : dans un salon je fais triste visage ;

Je salue assez mal et je manque d'usage :

Aussi l'on me voit peu dans le monde. Pourtant

J'ai cinq ou six maisons dont je suis très content

Virgile m'a reçu la semaine dernière;

Je fréquente Shakespeare et je hante Molière,

Un bon bourgeois tout rond, un pauvre homme de rien,

Qui fait rire son monde et qui traite fort bien;

Je vois intimement Victor Hugo, mon maître,

Car sa verve m'anime'et sa voix me pénètre.

Et je suis fier, enfin, de m'asseoir tous les jours

Dans son grand salon d'or au tapis de velours :

Puis j'entre chez Barbier, chez de Musset; je passe

Des heures avec Brizeux, le cîianteur plein de grâce,

Qui me dit à mi-voix un air de son pays.

Un air tout embaumé du parfum des taillis.

Et TopfFerl et Sandeau, dont la prose choisie

Porte en elle un rayon de fraîche poésie.

J'ai passé bien des soirs chez ce conteur exquis,

Entre la blanche Hélène et le divin marquis !

Je soupe chez Balzac; j'ai mes grandes entrées

Chez George Sand ; je vais à certaines soirées

Où l'on voit Bellini, Donizelli, Weber,

Et le doux Halévy près du grand ÏNIeyerbeer ;

— Meyerbecr, tout pensif, dans sa tunique noire,

Pince, de ses doigts forts, une harpe d'ivoire.

Et ses notes d'airain viennent redire en chœur

Tous les bruits de la terre et tous les cris du cœur ;

Son ample symphonie éclate et se déchaîne

Comme les ouragans sous les branches d'un chêne.

Et moi, tout palpitant, moi, perdu dans les sons,

Le cœur plein de sanglots, le front plein de frissons.

Ma poitrine se gonfle et ma tèfe se dresse ;

Je sens par tout mon corps une immense caresse;

Mon sang bout, mon cœur bat, je pleure, je bondis,

Mon être dilaté nage en pleine harmonie,

Et je bois à longs flots les torrents du génie.

sous LOUIS-PHILIFPE SiS

i«r voyage de Lamartine en Italie dans son Cours Jamilier' de littérature, et ce qu'il ditd'Altieriet de son tombeau par Ganova V Hélas ! je ne savais pas encore que le marbre n'est pas plus chaud que l'herbe sur un cercueil.

A vous de tout cœur.

ALF. T

Dimanche.

JADIN ET COMAIRAS

J'ai tant parlé de Jadin au cours de ce volume, que je me crois obligé de le faire mieux connaître encore.

Il était né en i8o5. Entré à l'école des Beauxarts à dix-huit ans, il fut élève d'Hersent et d'Abel de Pujol et travailla aussi pendant quelque temps dans l'atelier de Bonnington dont il subit notoirement l'influence.

Il débuta par le paysage. Son premier tableau, la Plaine de Montfort-V Amaury figura à l'exposition de i83i. A celle de i834 il exposa la Mare avec des vaches descendant boire, par un soleil couchant. Ce paysage eut du succès et commença la réputation de Jadin. En 1849, ^^ ^^ ^^ château d'OfFémont pour le baron d'Ofïémont la décoration complète de la salle à manger : des chasses sous François V^ (style des tapisseries de Guise). Il travailla beaucoup pour le duc d'Orléans. Il fît pour

lui, en i84o, quatre grands dessus de portes qui sont actuellement au château de Chaliset des sujets de chasse. Le duc d'Orléans était très aimable pour les artistes. Pendant que Jadin travaillait à ses dessus de portes, il Tautorisa à chasser autour de de l'abbaye de Sainte-Cormille, en forêt de Gompiègne, et même à y loger et à y peindre. Un jour, le duc d'Orléans étant venu inopinément à Tatelier fut reçu, en l'absence de Jadin, par un de ses élèves qu'on avait surnommé Riz-pain-sel. Le duc se met à causer avec le rapin sur sa vie ; le Riz-painsol qui n'était pas bête en profite pour se faire allouer une petite pension parle duc qui le trouve amusant. Ce Riz-pain-sel était Deltombe qui entra plus tard comme acteur au théâtre des Variétés et y passa sa vie.

En i835, Jadin fit avec Alexandre Dumas un voyage en Italie et en Sicile, pour illustrer de visu le Corricolo et le Speronare que Dumas fît paraître quelque temps après. Jadin avait emmené avec lui son chien Milord, bouledogue fameux dont le romancier a célébré les exploits. Milord sauva deux fois la vie à son maître, une fois contre un malfaiteur, et l'autre contre un taureau. Resté en Italie derrière Dumas, Jadin fit des vues de Rome : la Villa du Poussin, le Fort Saint-Ange au soleil couchant, A son retour à Paris il se lia avec Tattet dont il devint un des familiers, et du même coup avec Musset. Mais celui-ci se montra toujours plus ou moins distant et quinteux. Un soir que la bande

sous LOUIS-PHILIPPE o2J

joyeuse de la rue Grange-Balelière sortait d'un bal de l'Opéra, Jadin dit à Musset qui avait endossé, son talma légendaire : « Sapristi I quel joli talma t — « Ah I s'écria Musset sur un ton aigre, c'est par le talma que vous me distinguez 1 » Jadin ne put s'empêcher de lui répondre qu'il avait vraiment un bon caractère !

En i83o, après les journées de Juillet, comme la peinture ne se vendait pas et qu'il fallait vivre, Jadin, qui vivait quasi en phalanstère avec Decamps Fau et Jamar (élève de Géricault), Jadin eut l'idée de lancer dans Paris une circulaire pour proposer aux sages-femmes de leur faire à bon compte des enseignes. Ce fut la maison Gabriel et O^. La circulaire porta. Il est vrai qu'elle était suivie de visites auxquelles il était difficile do résister. Joseph Fau, dont le père avait une belle fortune, se transportait chez les sages-femmes dans sa voiture avec laquais et répétait à chacune d'elles que son enseigne étant finie, M. Gabriel, son patron, la priait de venir la voir avant de la lui livrer. Naturellement les sages-femmes mordaient à la grappe; aussi la maison Gabriel fit-elle de magnifiques afTaires.

On se souvient du bal paré et masqué donné par Alexandre Dumas en 1882 ; il est resté fameux dans les annales romantiques. Dumas avait loué dans sa maison pour la circonstance un appartement vacant sur le même palier que le sien, et après l'avoir entièrement tapissé de papier gris, il

SaS LA JEUNESSE DOREE

avait prié Delacroix, Barye, Jadin, Decamps, les deux frères Johannot et d'autres d'y barbouiller tout ce qu'ils voudraient. Il paraît que chacun se surpassa et que Delacroix notamment fit une merveille. Or il y avait au-dessous de Dumas un académicien qui était assez souffrant. C'était Tissot. Dumas monta et lui dit.

— Cher maître, je suis au regret de vous danser sur la tête. Vous ne pourrez certainement pas dormir ; je viens donc vous prier de vous joindre à nous.

— Mais vous n'y songez pas, mon cher Dumas!

— Si ! si I déguisez-vous en malade, on vous installera bien dans un coin d'où vous verrez tout et où personne ne vous dérangera.

Tissot accepta. Le soir venu, Jadin paraît, costumé en cocher de corbillard, le fouet à la main et cherchant une entrée. Il avise un malade, se dirige carrément vers lui et lui dit à brûle-pourpoint :

— Mais j'attends ! pour quand est-ce ? Tissot se mit à trembler et en fit une maladie. Quanta la fête, elle se termina par une farandole

monstre qui révolutionna le quartier et rendit le concierge fou.

C'est ainsi qu'on s'amusait à cette époque (i).

Gomairas (Philippe) était né à Saint-Germain-en- Laye, le 24 octobre i8o3. Ami de Paul Huet, de

(i) Tout cela m'a été conté par le fils de Jadin.

sous LOUIS-PHILIPPE 329

Ghenavard et de Charlet, il faisait partie d'un petit cercle intime aux réunions duquel Delacroix se rendait fréquemment à partir de i83o, et qui volontiers se donnait rendez-vous, chaque printemps, dans une petite maison que le peintre Lelièvre possédait au-dessous de Meudon,dans Tîle Seguin. Envoyé à Rome par l'Ecole des Beaux-arts, il y acheva ses études sous les yeux d'Ing-res qui l'avait pris en grande estime et exposa à son retour un magnifique Ecce Homo. C'était un original dans toute la force du terme. On en jugera par l'anecdote suivante. En quittant la villa Médicis, il fît la connaissance d'un riche amateur, lebaronHop^quile chargea de décorer son hôtel. Le travail terminé, comme il n'y avait pas entre eux de prix convenu, le baron demanda à Gomairas ce qu'il lui devait. Gehii-ci prend alors son mètre et va mesurer au Louvre les toiles qui avaient été achetées cette année-là par l'Intendant des Beaux-Arts. Puis il divise la somme totale payée aux artistes par le nombre de mètres que ces tableaux représentaient. Gette base une fois acquise, il fait la même opération pour ses fresques et dit au baron : « Vous me devez exactement 44 mille 444 francs 44 centimes ! »

Gris du baron qui, trouvant la somme trop élevée, lui fait offrir vingt mille francs en chiffre rond. — Gomairas refuse et charge un avocat de plaider. L'affaire va devant le tribunal. Tous les camarades du peintre, qui n'avaient jamais vu de

tableau de maître ou non se vendre au mètre, lui disaient : « Ces prétentions sont d'un maniaque et non pas d'un artiste. Tu vas faire rire de toi ou créer un précédent fâcheux ». — Gomairas répondait imperturbable : «Ça m'est ég-al, j'ai les mathématiques pour moi, mon prix est juste. »

Or, savez-vous ce qui arriva ? Le tribunal donna raison à Gomairas, et le baron Hop fut condamné à lui payer la somme de 44 mille 444 francs 44 centimes. Pas un sou déplus, pas un soude moins. On en jasa longtemps dans les ateliers (i).

(i) Conté par M. René Paul-Huet.

Page 1