SCÈNE X DIÈGUE, RODRIGUE
Le Cid. — Père, Monsieur, as-tu voulu me faire affront ? Pourquoi m'appeler le dernier ? Ne suis-je pas l'aîné de tes fds ?
Diègue. — Hélas, mon enfant !... Je meurs!
Le Cid. — Qu'as-tu ?
Diègue. — O désespoir 1 0 désespoir 1 O rage ! O rage ! (77 lui mord fortement un doigt de la main.)
Le Cid. — Père, lâchez-moi !... A la maie heure !... Lâchez-moi donc, père. A la maie heure I Si vous n'étiez mon père, je vous donnerais un soufflet !
Diègue. — Et ce ne serait pas le premier que je recevrais !
Le Cid. — Comment ?
Diègue. — Fils, fils de mon âme, j'aime ce cri de colère, ta fureur me plaît, je bénis ta bravoure. Ce sang en révolte qui gonfle tes veines, qui jaillit de tes yeux, ce sang que me donna la Castille et que je te transmis l'aj^ant hérité de Layn Calvo et de Nuiïo, c'est celui qu'a outragé sur ma figure le Comte, le Comte d'Orgaz, ce comte que l'on surnomme Lozane, le Fougueux. Mon fils, ouvre-moi tes bras, rendsmoi l'espérance et cette tache de mon honneur qui s'étend sur le tien, lave-la dans le sang. Le sang enlève seul de pareilles souillures. Si je ne t'appelai pas le premier pour accomplir ma vengeance, c'est que tu es de mes fils le plus aimé, le plus chéri. Je désirais m'en remettre à tes frères de ce soin pour ne pas exposer l'aîné, l'héritier de mes majorats. Mais après les avoir mis à l'épreuve, je les a vu si efféminés, si lâches, que mon opprobre a grandi, que ma douleur a doublé. Rodrigue 1 Fais respecter ces cheveux blancs. L'adversaire est puissant. Au palais, son avis fait loi ; sur les champs de bataille sa lance triomphe ; mais tu es brave, tu es judicieux, la honte se dresse devant tes yeux. (Montrant sa joue.) Ici est l'offense, voilà l'épée. Je ne te dirai plus rien... je ne le puis... Mon souffle expire et je m'en vais pleurer sur mes affronts tandis que tu prendras ma vengeance.