‹ La jeunesse du CidChapitre 13 sur 54 · SCÈNE XI · texte numérisé non relu

SCÈNE XI

Le Cid, seul. — Après l'affliction la perplexité m'affole. Fortune, ne suis-je pas le jouet d'un rêve ? Dans ma détresse, tu t'es montrée si inconstante que je ne crois pas à mon malheur,. Aurais-tu permis, Fortune inclémente, que mon père fût l'offensé et que l'offenseur fût le père de Chimène ?

in LA JEUNESSE DU CID

A quel parti me résoudre, sort implacable, s'il est l'âme de qui je tiens la vie? Que l'aire, incertitude cruelle, si elle est la vie qui tient mon âme captive? Me fiant à ses aveux, je désirerais mêler mon sang avec le sien ; et je devrais le verser ? Et je souffrirais cet excès de douleur et il faudrait que je tue le père de Chimène? Mais le doute est déjà une offense à la sainteté de l'honneur, à l'unique soutien de la vie. C'est une raison pour secouer le joug de l'amour, relever la tête et rentrer en possession de moi-même. Mon père est l'offensé, je n'ai pas à savoir si l'offenseur, oh peine cuisante, est le père de Chimène! Pourquoi réfléchir, qu'est-ce que j'attends? Pour venger mon père et frapper le Comte Lozane, ma valeur ne surpasse-t-elle pas le petit nombre de mes années ? Qu'importe la puissance, qu'importe l'entourage redoutable de mon adversaire, bien qu'il entretienne dans la montagne mille Asturiens dévoués. A la cour de Fernand, roi de Léon, sa voix est prépondérante ; à la guerre, son bras est invincible 1 C'est peu, ce n'est rien auprès d'un outrage! Le premier qu'ait souffert le sang de Layn Calvo. Si la terre me fournit le champ, le ciel m'accordera la victoire, bien que mon bras donne la mesure de sa vaillance pour la première fois. Je prendrai cette vieille épée de Mudarra le Castillan toute enveloppée, toute engaînée dans la rouille depuis la mort de son maître ; et, si la porter en état de flétrissure est une atteinte au respect qui lui est dû, je désire qu'elle fasse état de mon trouble, je la prie d'agréer mes excuses. Compte, vaillante épée qu'un autre que Mudarra te ceint et qu'il combat avec mon bras pour son honneur meurtri. Tu es humiliée, je le sais, de tomber en mon pouvoir, mais je ne t'infligerai pas l'opprobre de me voir reculer d'un pas. Quand je te tiendrai sur le terrain, je serai fort comme ton acier. Ton second maître vaudra le premier. Et si par cas j'étais vaincu, je te cacherais de honte dans ma poitrine et, confus de ma défaite, je t'y enfouirais jusqu'à la croix! (Il sort.)

TROISIÈME TABLEAU

Une cour du palais

Page 1