LES MÊMES, DIÈGUE, ARIAS GONZALVE
Diègue, les yeux enflammés, regarde son fils et lui montre sa joue
meurtrie.
Le Cm. — Mais voici mon père... J'enrage de le venger. Sous le poids de l'offense l'un des plateaux s'est abaissé. Mon ardeur s'alanguissait puisqu'il a fallu pour la ranimer que je visse sur sa joue la trace du soufflet.
Diègue. — Mes chagrins sont cuisants! Rodrigue paraît hésiter, aurait-il peur ? A quoi bon me regarder s'il ne puise dans mes yeux la fureur de la vengeance ?
Arias. - Diègue Laynez, que veux-tu dire ?
Diègue. — Il serait mal aisé de l'expliquer.
Péranzilez, au Comte. — Nous pourrions prendre par là ; ce chemin nous est fermé.
Le Comte. — Je n'ai jamais su changer ni d'opinion ni de route.
Le Cm, à part. — Pardonnez, yeux divins ; je vais tuer, mais j'en meurs ! Comte ?
Le Comte. — Qui es-tu?
Le Cid, essayant d'entrainer le Comte loin de Chimène. — Viens de ce côté, je vais te dire qui je suis.
Chimène. Il l'aborde... je défaille !
Le Comte. — nue me veux-tu?
Le Cm. Je veux te parler. Ce vieillard qui est là, le connaîs-tu?
Le Comte. Oui, pourquoi cette question?
Le Cm. — Pourquoi ? (Désignant Chimène du regard.) Parle bas, écoute.
Le Comte. — Achève !
Le Cm. — Ne sais-tu pas qu'il fut la vaillance même et l'honneur de son temps ?
Le Comte. Si, peut-être.
Le Cm. Et que le sangqui anime cesyeux est lesien et le mien?
Le Comte. Et le saurais-je, qu'en résulterait-il? Abrège !
Le Cid, renouvelant les tentatives pour entraîner le Comte et le ])i< -liant }>ar l'épaule. Allons ailleurs, je te l'apprendrai.
Le Comte, le repoussant avec dureté. Laisse-moi, gamin ! Serait-ce possible? Va-t-en, chevalier novice, va-t-en chevalier sans devise ! Apprends d'abord à combattre et à vaincre ; ensuite tu pourras tirer gloire d'avoir été vaincu par moi sans me laisser la honte de ta défaite et de t;i mort. Mais pour 1 instant, ne réveille pas une injure assoupie, quitte l'espoir de la vengeance, car il est inhabile aux besognes de sang, celui qui a le lait sur les lèvres.
Le Cid. Je ferai mon apprentissage sur toi. C'est contre toi que
je dirigerai mes premiers coups. Tu verras si je sais vaincre, je saurai si tu sais tuer. Et mon épée, mal dirigée, mais au service d'un bras vaillant, te montrera qu'il excelle dans l'art de combattre celui dont l'honneur est l'unique maître. D'ailleurs, j'aurai tiré satisfaction de l'injure si je mêle le lait de mes lèvres au sang de ton cœur.
Péranzulez. — Comte !
Arias. — Rodrigue !
Chimène. — Hélas, le malheur est sur moi !
Diègue à part. — Mon cœur s'embrase.
Le Cid, au Comte. — La terre que couvre l'ombre de cette maison est pour toi un lieu d'asile...
Chimène. — Provoquer mon père ! Seigneur !
Le Cid. — ... Je ne te tuerai pas ici.
Chimène, à Rodrigue. — Ecoute-moi !
Le Cid. — Madame, pardonnez-moi, je suis le fils de mon honneur. (Se plaçant devant le Comte Lozano qui veut se retirer.) Comte, suis-moi !
Le Comte. — Drôle, gamin à l'orgueil de géant, tu te feras écraser si tu te places devant moi ! Va-t-en en paix, va-t-en si tu ne veux pas qu'après avoir souffleté ton père, je te donne mille coups de pieds.
Le Cid. — Tes insolences excèdent ma patience. (77 porte la main à son épée.)
Chimène. — Combien j'ai raison de m'affligerl
Diègue. — Mon fils, les longs discours émoussent l'épée.
Chimène. — Rodrigue, garde ta main pure de meurtre I
Dona Urraca. — Cruelle agonie !
Diègue. — Mon fils, mon fils, avec ce cri, je t'envoie mon affront tout ardent. (Le Comte et Rodrigue mettent l'épée à la main et sortent. Tous les suivent.)
Le Comte, dans la coulisse. — Je suis mort !
Chimène. — Sort inhumain ! Ah mon père !
Péranzulez, dans la coulisse. — Tue! tue!... à mort... à mort !
Chimène. — Je voudrais mélancer de cette fenêtre. Ah ! que n'ai-je des ailes, mais du moins je courrai. Père ! Père ! (Elle sort.)
Diègue, dans la coulisse. — Mon fils !
Dona Urraca. — Ah, Dieu !
(Rodrigue reparait se battant contre tous.)
Le Cid. — Je mourrai en tuant !
Dona Urraca. — Que vois-je?
Un Valet. — A mort ! Il a tué le comte !
Deuxième Valet. — Prenez-le !
Dona Urhaca. — Arrêtez... Que faites-vous? Gardez-vous de le tuer ou de le prendre; retirez-vous, je vous l'ordonne ; j'ai une haute estime pour Rodrigue. L'honneur commandait.
Le Cid, remettant l'épée au fourreau. — Relie infante, je te bénis de toute mon âme. Tu m'as accordé une faveur insigne, mais il était
excessif d'intervenir dans une querelle méprisable, où mon épée eût snlli de reste. Par respect pour toi, je leur ai laissé la vie; tu ne pourrais donc plus m'ordonner de les vaincre, ni de les tuer. Si jamais tu veux nf honorer, que tes prières, que ta voix suspendent la course du vent rapide, calment la mer indomptable. Et, pour arrêter le soleil, oppose-lui ta beauté. Quant à cette valetaille, mon bras espagnol n'a que trop de force pour la châtier, et de ceux qui sont venus, il ne s'en retournera pas autant que j'en laisserai morts sur le sol.
Dona Urraca. — Le trouble est partout, Rodrigue. Je te recommande à Dieu, mais si le soleil, le vent ou la mer devaient jamais prévaloir contre toi, je pense qu'ils s'arrêteraient à ma prière, et je compte sur ma force pour les maintenir.
Le Ci». — Je te baise mille fois les mains. (Aux gens du comte.) Vous, suivez-moi.
Deux Valets. — Va-t-en en enfer 1
Troisième Valet. — Que le démon lui-même t'y accompagne.
Dona Urraca. — Oh, le vaillant Castillan I