‹ La jeunesse du CidChapitre 21 sur 54 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

LES MÊMES, CHIMÈNE GOMEZ, puis DIÈGUE LAYNEZ entrant par des portes opposées, elle avec un mouchoir teint de sang et lui avec une tache de sang sur la joue.

Chimène. — Justice 1 Je demande justice !

DiÈGUE. — J'ai pris une juste vengeance.

Chimène. — Roi, je me jette à tes pieds.

Diègue. — Roi, je me traîne à tes genoux.

Le Roi. — Combien j'avais raison de m'affliger. Fatale dispute !

Chimène. — Sire, on a tué mon père.

Diègue. — Mon fils a frappé le comte d'Orgaz, mais par devoir et sans intentions criminelles.

Chimène. — La confiance en soi dénote les mauvais desseins.

Diègue. — Se venger est le propre de l'homme.

Chimène. — Et faire justice, une obligation pour les rois. (Elle montre au monarque le mouchoir ensanglanté). Ce sang pur et clair, regarde-le dans mes yeux.

Diègue. — Si ce sang n'eût pas été répandu, en quel état fût demeuré le mien?

Chimène. — Sire, j'ai perdu mon père.

Diègue. — Sire, j'ai recouvré l'honneur.

Chimène. — Jamais vassal ne mérita mieux tes faveurs !

Diègue. — Le ciel sait ce qu'il fut ! Mais je ne veux pas vous affliger, vous êtes femme, parlez, Madame.

Chimène. — Ce sang plus éloquent que moi, ce sang criera ma protestation et mes plaintes, ce sang demandera justice parce que je saurai mêler mes pleurs à sa pourpre. Hélas, de mes yeux je l'ai vu couler, je l'ai vu ruisseler sur les armes brillantes! Juge si accablée par tant de maux, je n'ai pas lieu d'appeler le trépas! Anéantie, pâmée, à demi morte, hélas, j'accourus auprès de mon père qui emprunta pour me parler les lèvres de sa blessure ! La mort cruelle avait tari les sources de la vie, mais elle écrivit mon devoir en lettres de sang. Je veux les étaler à tes regards, ces instructions terrifiantes dont mon âme est gardienne et qui attirent des larmes à mes yeux comme l'aimant attire le fer. Et bien qu'en leur présence, mon cœur défaille dans sa forteresse, il réclame une tète pour chaque goutte de ce sang.

Le Roi. — Levez-vous.

Diègue. — Moi, Sire, j'ai vu que l'épée de mon Rodrigue avait fouillé la poitrine du comte pour y chercher notre honneur. J'arrivai, je trouvai mon insulteur sans vie. Alors, l'âme délivrée, ayant secoué l'opprohre, je posai ma joue déshonorée sur son cœur, j'introduisis mes doigts dans la blessure béante et je lavais avec du sang la place de la tache, parce que l'honneur qui se lave, doit se laver avec du sang. Toi, sire, qui fus témoin de l'offense, regarde ma joue. C'est ainsi que l'on se venge d'un soulllet. Regarde, car mon espoir serait déçu et frustré si tu ne voyais pas le signe de la vengeance, là où tu vis la trace de l'outrage. Maintenant, j'ai manqué au respect qui t'est dû, mais je devais poursuivre la réparation de l'injure comme il t'appartient de faire justice. Punis-moi, roi souverain, use de ton droit, Altesse, fais expier à la tête les fautes de la main. Rodrigue n'a été que la main et moi seul je fus coupable qui empruntai les mains dont j'étais privé. Satisfais Chiméne aux dépens de ma tête. Quand elle tombera, mon sang purifié jaillira limpide, s'écoulera pur.

Le Roi. — Lève toi, Chiméne, calme toi.

Chimène. — Mes pleurs redoublent.

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