SCÈNE VI LES, MÊMES CHIMÈNE, GOMEZ, PÉRANZULEZ, leur suite
Chimène. Mon oncle, laissez-moi mourir...
PÉRANZULEZ. Je m'en vais désolé. (A part.) Pauvre comte !
Chimène. —Je désire rester seule, bien que mes pleurs ne puissent encore couler. (Péranzulez et les personnes qui avaient escorté Chimène sortent après lui.) Elvire, je veux me reposer un peu près de toi. (Elle
s'assied et s'appuie sur un oreiller.) Mon cœur n'est qu'une plaie. Rodrigue a tué mon père !
Le Cid, à part. — Je deviens fou.
Chimène, exaltée. — Combien je souffrirai, s'il est vrai ..
Elvire. — Allons, repose-toi.
Chimène. — Hélas, la moitié de ma vie a tué l'autre I
Elvire. — Serait-il impossible de te consoler ?
Chimène. — Quelle consolation espérer, si pour venger la moitié de ma vie, je dois sacrifier la seconde et les perdre toutes deux ?
Elvire. — Aimerais-tu toujours Rodrigue ? Songes-y bien, il a tué ton père.
Chimène. — Oui, bien que criminel 1 Ah ! Elvire, il est mon ennemi adoré.
Elvire. — Penses-tu le poursuivre ?
Chimène. — Oui certes, il y va du bon renom de mon père. Ainsi, je pleurs sur la nécessité de reconquérir le bien que j'ai perdu en obtenant la punition de celui qui a ravi mon âme.
Elvire. — Alors, que penses-tu faire ? Je ne comprends plus, aimant d'une tendresse égale la victime et son meurtrier.
Chimène. — J'ai du courage. Je dois poursuivre Rodrigue jusqu'à l'assouvissement de ma vengeance et exiger sa mort, dussé-je en mourir.
Rodrigue, s' agenouillant devant Chimène. — Il vaut mieux que, se rendant à tes vœux, mon amour indestructible te donne la satisfaction de me tuer et t'épargne la peine de me poursuivre.
Chimène. — Qu'as-tu osé? Qu'as-tu fait? Qui es-tu? un fantôme, une apparition !
Le Cid. — Mon cœur souffre au point que je le crois dans ta poitrine.
Chimène. — Jésus ! Rodrigue !... Rodrigue chez moi ?
Le Cid. — Ecoute !
Chimène. — Je me meurs !
Le Cid. — Après m'avoir entendu, mon unique désir est que tu répondes avec ce fer. (Il lui tend sa dague). Ton père, le comte Lozane le Fougueux, dont le nom dit l'audace et la vaillance, a porté une main coupable sur les cheveux blancs du vieillard de qui je tiens la vie. Rien que je me sentisse déshonoré, ce naufrage soudain de mes plus chères espérances me causa une douleur si profonde que l'amour me fit hésiter à prendre ma vengeance et l'infortune fut si grande que, par surcroit de peine, la crainte de l'opprobre et l'attrait de ta beauté se partagèrent mon cœur et s'y livrèrent un combat furieux. Tu en serais sortie victorieuse, mais au souvenir de ma honte, j'imaginais que tu haïrais, infâme, celui que tu aimas généreux. C'est dans cette pensée louable, digne fille de ton âme héroïque, que je plongeai une épée sanglante dans les entrailles de ton père. J'ai recouvré l'honneur, mais, asservi à l'amour, je suis accouru afin que l'accomplissement d'un devoir impérieux ne me soit pas reproché comme une
cruauté et que le spectacle de mon supplice dispose ton cœur à pardonner une variation apparente de mes sentiments. Maintenant, prends ma vie, si ton dessein est d'exiger le payement d'une dette sanglante et, comme il nous appartient à tous deux de déployer le même courage, la même énergie, la môme volonté, mets à venger ton père la résolution que j'ai montrée à venger le mien.
Chimène. — Rodrigue, Rodrigue, ah. malheureuse '. Je le confesse malgré ma douleur, en fuyant l'infamie et en accomplissant ta vengeance, tu t'es conduit en chevalier. .le ne te rends pas responsable de mes disgrâces et cependant elles sont si grandes que j'en viens a désirer cette mort que je refuse de te donner. Dans ma douleur, le seul reproche que je t'adresse est de te présenter à mesyeux alors que mon sang est encore frais sur tes mains et sur ton épée. Non. l'amour ne t'a pas conduit ici : tu y viens pour insulter à mon infortune, trop certain de n'être pas haï de celle qui t'adore. Va-t-en, va-t-en, Rodrigue ! Ma poursuite me justifie auprès de ceux qui savent ma tendresse. J'aurais dû te faire donner la mort sans même t'écouter, mais je suis ta partie pour reclamer le châtiment et non pour l'infliger. Va-t-en et surtout prends bien garde qu'on ne te voie sortir, si tu ne veux pas me perdre de réputation après m'avoir ôté la vie.
Le Cm. — Satisfais ma juste espérance, tue-moi !
Chimène. — Laisse-moi !
Le Cm. — Encore écoute-moi ! Songe que me tuer serait une grâce et que m'épargner est la pire des vengeances.
Chimène. J'y vois une raison nouvelle pour l'accomplir.
Le Cm. — Je suis fou... tu es cruelle!... me hais-tu ?
Chimène. — C'est impossible... Tu domines mon étoile.
Le Cid. — Alors à qn - . sont ta rigueur ?
Chimène. — Pour l'honneur de mon sang, quoique femme, je dois faire mon possible contre toi, tout en souhaitant de ne rien pouvoir.
Le Cid. — Ah. Chimène. qui eût dit...
Chimène. — Ah, Rodrigue, qui eût cru...
Le Cid. — Que mon bonheur s'achèverait ?
Chimène. — Que ma félicite aurait un terme?... Mais, ô ciel! Je tremble que l'on ne t'aperçoive sortir. {Elle fond en larmes.)
Le Cid. — Chimène, qu'est-ce que je vois ?
Chimène. — Pars, laisse-moi seule avec mes peines.
iD. — Adieu ! La mort m'accompagnera. (Ils sortent.)
TROISIÈME TABLEAU
i'n lieu désert aux environs de Burgos, ù la nuit tombante