ÉCUYERS PORTANT LE DEUIL EN ROBE TRAINANTE
Premier Ecuyer. —Le roi, notre seigneur, est assis dans sa chaire.
Chimèse. — Pour me jeter à ses pieds, il m'importe peu qu'il soit assis. S'il est grand, s'il est juste, qu'il récompense le bon, qu'il punisse le méchant. Les châtiments et les grâces donnent aux vassaux la sécurité et la confiance.
Diêgue. — Traînant de longs habits de deuil et quatre par quatre
sont entres les écuyers de Chimène, fille du comte Lozane. Tous les regards sont attachés sur elle, la cour demeure suspendue et, pour exhaler ses plaintes, elle s'agenouille sur les degrés du trône.
Chimène. — Sire, il y a trois mois aujourd'hui que mon père a été frappé par un enfant que tes mains ont élevé pour le meurtre. Don Rodrigue de Bivar, arrogant, fier, orgueilleux, a bravé les lois justes et tu protèges son audace. Tes yeux $pnt ses espions, ton palais lui est un asile inviolable, tes faveurs sont les ailes de sa liberté et moi j'en suis la victime. Si les monarques justes sont les représentants et les délégués de Dieu sur la terre, auprès des humbles humains, il ne mérite pas d'exercer la royauté redoutable et aimée, celui qui méconnaît les lois et favorise ceux qui les outragent. Sire, que des malfaiteurs indignes devoir ses rameaux ne s'appuient pas à l'arbre de ta justice où nous trouvâmes toujours un refuge. Tes yeux et tes oreilles te servent mal. Mais excuse mes paroles si elles dépassent ma pensée ; sur les lèvres d'une femme une injure est pardonnable. Que dira le monde, grand Fernand, si tu châties la victime et si tu récompenses le coupable ? Roi, roi juste, l'offenseur et l'offensé sont en ta présence ; compare et juge. A moi les gémissements, à lui les triomphes; à moi les voiles de deuil, à lui les trophées et la gloire ; à moi les injures et la douleur, à lui la fierté; à moi l'humilité, à lui les honneurs; à moi l'affliction, à moi les larmes, à lui la joie, à lui le rire.
Le Cid. — Ah ! pour pleurer vos larmes, yeux si chers et si doux, mes entrailles vous donneraient leur sang.
Chimène, à part. — O mon Rodrigue!.. O mon honneur!.. Tout ce que j'aime!., où mes pensées inquiètes vous mènent-elles?
Le Roi. — Il suffit, Chimène, assez ; levez-vous, ne pleurez plus. Vos plaintes amolliraient un cœur d'acier ou de marbre. Use peut que plus tard vos douleurs se changent en allégresse, et que vous me remerciez d'avoir protégé Rodrigue. Mais aujourd'hui je désire vous contenter; je l'exilerai de nouveau, il fuira ma rigueur et trouvera sur nos frontières l'emploi de son bras vaillant. Il ne doit pas séjourner dans les villes, celui qui s'illustre sur les champs de bataille. Cependant, si vous le permettez, Chimène, et, si je ne dois pas vous peiner, Rodrigue emportera ce baiser en récompense de ses victoires.
Le Cid. — Mon honneur, mon courage, ma force et ma vie t'appartiennent, grand Fernand, et puisque la tête a toujours commandé à la main, je mets à tes pieds ces bannières que je pris, ces Mores que je fis captifs, ce butin que je conquis.
Le Roi. — Que Dieu te conserve pour moi, ô mon Cid !
Le Cid. — Je baise tes mains de héros. (A part.) Je laisse mon âme à Chimène.
Chimène, à part. — L'empire de l'opinion est-il assez puissant que je poursuive celui que j'adore!
Dona Urraca. — Avec quelle tendresse ils se sont regardés ! Les grands voiles de deuil où s'enveloppe Chimène ne la couvrent pas jus-
qu'à l'àme ! Ah, ciel ! Ce ne sont pas des reproches qui sont sortis de ses yeux !
Don Sanche. — Diègue, allons avec Rodrigue ; je veux l'accompagner et me voir au milieu de ses trophées.
Diègue. — C'est m'honorer et l'honorer à la fois. Ah, fils de mon âme !
ChimÈNE, à part. — Ennemi adoré!
Le Cid. — O amour, je me sens de glace à ton soleil !
Dona Urraca. — O amour, la jalousie embrase mon cœur !