‹ La jeunesse du CidChapitre 4 sur 54 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

LES MÊMES, LA REINE, LE PRINCE DON SANCHE, L'INFANTE DONA URRACA, CHIMÈNE GOMEZ, LE COMTE LOZANE, ARIAS GONSALVE, PÉRANZULEZ HT RODRIGUE.

Doua Urraca. Chimène, que penses-tu de Rodrigue?

Chimène. — Il a bonne grâce (A part) et ses yeux font éprouver à l'âme de douces émotions.

Le Roi. Comme l'armure te va bien.

Le Cid. N'est-ce pas naturel puisque tes regards se sont posés sur elle et qu'Arias Gonzalve me l'a mise de sa main ?

s Tu dois au ciel et ton être et la vie, mais la Castille t'a donné le courage.

Le Roi. — Que vous semble de mon filleul ?

Don Saxche. — Il a pour lui la beauté, la force et l'intelligence.

Le Comte. — Les rois ont comblé la mesure.

Péraxzulez. — Elle déborde même.

Le Cid. — Je baiserai le sol où il a posé le pied celui qui m'a réparti tant de grâces.

Le Roi. — Tu les méritais plus grandes. Qu'il est vigoureux, qu'il est beau ! Oui, mon armure te sied à miracle.

Le Cid. — Mon cœur t'appartient aussi.

Le Roi. — Approchons-nous de l'autel du saint Patron de l'Espagne.

Diègite. — Il n'en répandra sur nous que plus de faveur.

Le Cid. — Celui qui te sert et te prend pour modèle puisse-t-il entrer dans le paradis 1

(On tire un rideau. L'autel de Saint-Jacques apparait. Sur un plat d'argent, sont posés une épée et des éperons d'or).

Le Roi. — Rodrigue, voulez-vous être chevalier?

Le Cid. — Oui, je le veux.

Le Roi. — Alors, que Dieu vous fasse bon chevalier. Rodrigue, voulez-vous être chevalier?

Le Cid. — Oui, je le veux.

Le Roi. — Alors que Dieu vous fasse bon chevalier. Rodrigue, voulez-vous être chevalier?

Le Cid. — Oui, je le veux.

LeRoi. — AlorsqueDieu vous fasse bon chevalier. Entre mes mains, cette épée a vaincu dans cinq batailles rangées. Je pense que tu la porteras toujours avec honneur à ton côté.

Le Cid. — Sire, des faveurs aussi hautes opéreront des miracles et du sein du néant tireront un héros. Aussi bien pour que le renom de l'épée que tu me confies et que je ceins atteigne jusqu'au cinquième ciel, je vais la détacher de ma ceinture et la lier âmes espérances et, comme tu m'as donné un peu de ton être en me conférant tes ordres, je ne la ceindrai de nouveau quele jour où je serai certain de la préserver de toute souillure. Ce sera quand j'aurai vaincu, moi aussi, dans cinq batailles rangées.

Le Comte, à part. — La promesse est audacieuse !

Le Roi. — Je te fournirai l'occasion que tu me demandes de montrer ta vaillance (A doha Urraca). Et vous, Infante, chaussez-lui les éperons.

Le Cid. — Honneur suprême !

Doxa Urraca. — Je vous obéis.

Le Cid. — Après avoir reçu de votre main les insignes de la chevalerie, je prendrai le monde pour piédestal.

(Urraca lui attache les éperons.)

Dona Urraca. —Je crois t'avoir obligé, Rodrigue. Souviens-t'en.

Le Cid. — Tu m'as élevé jusqu'au ciel...

Chimène, à part. — Urraca m'a percé le cœur avec les éperons qu'elle lui a mis.

Le Cid. — Et j'espère te rendre autant de services que je te dois

d'obligations.

La Reine. — Puisque te voici chevalier, Rodrigue, va, monte sur le palefroi que je t'offre. Moi et mes dames d'honneur assisterons à ton départ.

Dox Sanche. — Accompagnons Rodrigue.

Le Roi. — Prince, sortez avec lui.

Pérànzulez, à part. — Maintenant c'est excessif.

Le Cid, à part. — Jamais un suzerain décerna-t-il de pareils honneurs à l'un de ses vassaux ?

Don Sanche, au roi. — Père, et moi quand pourrai-je porter une épée à mon côté?

Le Roi. — Le temps n'est pas venu.

Don Sanche. — Pourquoi non?

Le Roi. — Elle te paraîtrait lourde, tu es dans un âge trop tendre.

Don Sanche. — Qu'elle soit dégainée ou qu'elle soit au fourreau, les ailes du cœur soulèvent l'épée. Moi, sire, quand je regarde une lame d'acier de la pointe au pommeau et que je la brandis, j'éprouve une émotion si vive qu'elle me paraîtrait légère, fût-elle lourde comme une montagne de plomb. Que Dieu me donne l'occasion de ceindre une épée, confiant dans mon courage, qu'il me permette de porter sur les épaules, le dos et la poitrine le gorgerin et la double cuirasse, etl'univers verra que mon ambition est fondée. Si mes vœux se réalisent, je donnerai la preuve dune valeur sans égale en soutenant un des pôles du monde dans chacune de mes mains.

Le Roi. — Vous êtes bien enfant, Sanche. Allez, l'âge amortira cette belle flamme.

Don Sanche. — Détrompez-vous. Elle grandira plutôt avec les années.

Le Cid, à Don Sanche. — Votre Altesse aura toujours en moi un sujet fidèle.

Le Comte, à Pérànzulez, montrant don Sanche. — Quelle nature courageuse!

Don Sanche, à Rodrigue. — Viens te mettre en selle.

Pérànzulez, au comte en parlant de don Sanche. — Il sera la bravoure même.

Le ftoi. — Allons les voir.

Diègue, à Rodrigue qui s'éloigne. — Je bénis les palmes de ton beureux triomphe.

Le Roi, à part. - Tous mes vœux l'accompagnent.

Chimène, à part. - Rodrigue emporte mon âme.

Dona Ukraca, à part. Rodrigue est un chevalier accompli.

(Tous sortent, sauf le roi, le comte Lozanc, Diègue Laynez, Arias (•onsalve et Pérànzulez.)

Page 1