SCÈNE III LE ROI, LE COMTE, DIÈGUE, ARIAS, PÉRANZULEZ
Le Roi, à ses conseillers qui se retirent. — Comte d'Orgaz, Péruzanlez, Laynez, Arias Gonsalve qui êtes la gloire et l'honneur de notre Conseil d'Etat, attendez... revenez, ne vous retirez pas. Asseyez-vous, je désire vous parler.
(Ils s'asseyent tous quatre et le roi prend séance au milieu d'eux.)
Gonsalve Bermudez, le gouverneur du prince don Sanche, est mort au moment où ses conseils auraient été les plus utiles. Puisque le prince néglige sitôt l'étude des lettres et s'abandonne à ses penchants pour la guerre, les armes, les chevaux, puisque son caractère indomptable et sa bravoure l'incitent à des prouesses qui étonnent le monde, il importe de mettre auprès de lui un guide aussi ferme que vigilant, un conseiller qui réfrène ses passions avec prudence et sagesse. Mes chers parents, vous êtes pour moi des amis plus que des vassaux, mais j'ai considéré qu'Arias Gonzalve dirigeait la maison de la reine en qualité de majordome-major, que Péranzulez surveillait l'éducation de mes deux autres fils, que le comte d'Orgaz surnommé à bon droit Lozane le Fougueux ne quittait jamais le harnais et portait la guerre chez nos ennemis pour justifier son glorieux surnom, et j'ai décidé que le prince aurait Diègue Laynez pour gouverneur. Cependant, il me plairait que ce choix fût approuvé par les quatre colonnes de ma couronne et les appuis de ma pensée.
Arias. — Nous sommes tous intéressés, l'univers entier est intéressé à ce qu'une charge aussi haute soit bien occupée et nul mieux que Diègue * aynez ne pourrait en remplir les devoirs.
Péranzulez. — Diègue Laynez mérite que des mains augustes lui octroient une pareille faveur.
Le Comte. — Oui, il la mérite comme tu la méritais quand ma vaillance se vit préférer ta sagesse au prix d'un outrage sans nom. Et cependant, grand Roi, connaissant ma prétention de servir dans cette charge le prince don Sanche, mon Seigneur, que Dieu nous conserve mille ans, tu aurais dû regarder à la torture que tu m'infliges et à l'indignation que je tais par respect pour toi, bien que je ne puisse souffrir davantage. Succombant sous le poids des années, si le vieux Diègue Laynez radote déjà, comment serait-il apte à terminer l'éducation de son élève ? Et quand il s'agira d'apprendre au Prince les devoirs d'un chevalier dans la lice ou sur le champ de bataille, appuiera-t-il d'exemples son enseignement ? Le pourra-t-il comme moi qui mille fois ai rompu des lances et mis hors d'haleine un cheval? A mon école...
Le Roi. — Assez.
Diègue. - Jamais. Comte, vous n'avez mieux mérité votre surnom de Lozane le Fougueux. Que je sois vieux, hélas, je le confesse. Le temps est un maître inexorable. Mais tout caduc et somnolent que je paraisse, bien qu'arrivé au terme de l'existence, bien que détaillant, je puis enseigner ce que bien d'autres ignoreront toujours. S'il est vrai qu'il se meurt, celui qui vit. je donnerai en agonisant l'exemple d'une belle existence a imiter et le courage de la suivre. Et, si la faiblesse de mes bras et de mes jambes m'empêche aujourd'hui de rompre des lances ou d'essouffler un cheval, j'écrirai pour le prince le récit de mes exploits. A défaut de ce que je fais, il s'inspirera de ce que j'ai fait. Alors, le monde et le roi verront que nul n'est plus digne d'occuper la charge de gouverneur, que nul...
Le Roi. — Diègue Laynez î
Le Comte. — Elle me revenait...
Le Roi. — Mes chers vassaux !
Le Comte. — Comme à toi et mieux encore.
Le Roi. — Comte !
Diègue. — Je t'en donne le démenti.
Le Comte. — Moi je prétends...
Le Roi. — Je suis votre roi !
Diègue. — N'achève pas...
Le Comte. — La main dira ce que la langue a dû taire. (// donne un soufflet à Dièyue.)
PêRANZULEZ, à Diègue qui a levé son bâton sur le Comte. — Contienstoi !
DlEGUE. — Ah! vieillard infortuné!
Le Roi, au Comte qui met la main à la garde de son épée. — Garde-toi de ma colère !
DlEGUE, à Péranzulez et Arias qui le contiennent. - Laissez-moi.
Le Roi, montrant le Comte qui a dégainé à moitié son épée. — Saisissez-vous de lui!
Le Comte, se dégageant et mettant l'é])ée au fourreau. — Tu es irrité, grand roi, prends patience, excuse cette querelle, roi puissant, et bien qu'elle ait éclaté dans le palais, le monde l'ignorera. Pardonne à cette main, pardonne à cette épée de t'avoir manqué une fois de respect en faveur de tant de combats et de tant d'années où elles turent les soutiens de ta couronne et où elles montrèrent à tes soldats comment on défend tes frontières, comment on venge tes injures. Rappelle-loi que les monarques ont tort de préférer des savants a des hommes d'action. Les vassaux tels que moi sont les mains des rois, les ailes de leur pensée et le cœur de leurs Etats.
Le Roi. Holà :
Péranzulez. Sire?
Arias. Sire?
Le Roi. Comte ?
Le Comte. — Pardonne.
Le Roi. — Attends mes ordres, vilain. (Le Comte sort.) Suivez-le I