LES MÊMES, CHIMÈXE, PREMIER VALET, LE PORTIER DU PALAIS
Chimène, l'air égaré, comme en proie à une hallucination. — Chaque jour qui se lève, je vois le meurtrier de mon père chevauchant son palefroi, l 'èpervier au poing. Il va et vient autour de la maison de plaisance, où je suis allée chercher un allégement à mes douleurs. Il épie, il écoute, curieux, libre, insoucieux de ma peine et pour me chagriner davantage il tire sur mon colombier des flèches qu'il décoche aux vents et qui m'atteignent au cœur. Chers oiseaux créés pour s'aimer et se multiplier, il vous tue et le sang de vos blessures a éclaboussé mon bliaud. Aux plaintes que je lui ai adressées, il a répondu par la menace doter la vie à ce corps qui est déjà sans âme. Un souverain dont on n'a pasjustice ne devrait ni régner, ni monter à cheval, ni reposer auprès de la reine. Justice, bon roi, justice !
Le Roi. — Assez, Chimène, pas un mot de plus.
Diègue. — Pardonnez, gentille dame, et vous, bon roi, pardonnez aussi. Je crains que vous n'ayez souffert en rêve la disgrâce dont nous avons écouté le récit. Obsédée par la vengeance, vous vous serez évanouie dans une crise de larmes et vous prenez vos songes pour des réalités. Il y a bien des jours, Madame, que Rodrigue est allé en pèlerinage à Saint-Jacques et qu'il est absent. Voyez et jugez : comment aurait-il pu vous faire l'insulte que vous lui reprochez?
Chimène. — Il me l'a faite avant son départ. (A part.) Pourrais-je dissimuler. (A Diègue.) Pour ajoutera l'offense, il manquait en effet de me traiter de folle.
Le Portier, dans la coulisse. — Que voulez-vous?
Premier Valet, dans la coulisse. — Parler au roi. Laissez-moi, laissez-moi entrer.