‹ La jeunesse du CidChapitre 42 sur 54 · LES MÊMES, LE PREMIER VALET · texte numérisé non relu

LES MÊMES, LE PREMIER VALET

Le Roi. — Qui ameute mon palais?

Arias, au premier valet qui entre. — Où allez-vous ? Que désirezvous?

Premier Valet.— Ron roi, je t'apporte de douloureuses et bien tristes nouvelles. Tu as perdu le meilleur de tes vassaux, Rodrigue est au ciel. Il venait de visiter le saint patron de l'Espagne, quand des Mores, au nombre de cinq cents, peut-être plus encore, se ruèrent sur son chemin. Mais lui, instruit à ne jamais reculer d'un pas, les a chargés à la tête de vingt chevaliers. Ils lui ont fait quatorze blessures dont la

moins grave était mortelle. Maintenant le Ciel est mort; maintenant Chimène peut abandonner sa poursuite et connaître enfin le repos.

Diègue. — Ah! mon Bis, où êtes-vous? (A />arf.) Bien que trompeur, ce récit m'arrache des Larmes.

Chimène. — Serait-il mort, Rodrigue? Rodrigue serait-il mort? (.1 part.')... Je défaille... Jésus, mille fois Jésus 1

Le Roi. — Chimène, qu'avez- vous ? Tombez-vous en faiblesse?

Chimène. — Comme un lacet autourde la gorge, l'angoisse me suffoque et îles liens semblent m'étreindre l'âme.

l.i Roi. — Rodrigue est vivant. Madame. C'est moi qui désirais vous éprouver et savoir si la bouche était l'interprète de votre cœur. Maintenant que j'y ai lu. réprimez ses battements, remettez-vous.

CHIMÈNE, à pari. — .le ne le puis; mon trouble et mon humiliation sont trop profonds. Je saurai quand même les faire changer d'opinion et mériter l'estime... même au prix de ma vie I Hélas, honneur, que de sacrifices tu me coûtes ! (IIaul.)S\ pour m'outrager davantage, tu t'es joué de mes espérances, si tu as voulu éprouver un cœur libre d'attaches, si tu me crois assujettie aux faiblesses de la femme, tu verras combien tu as mal réussi; et si tu ignores, Sire, que l'on se pâme de joie ainsi qu'on défaille de douleur, que la félicité émeut autant que trouble l'infortune, tu verras qu'au reçu de cette nouvelle, la joie, au contraire de la peine, a surpris mon cœur. Et pour te donner la preuve de cette vérité, que l'on proclame à son de trompe, depuis la plus grande cité jusqu'au plus petit village, dans les campagnes et sur la mer, en mon nom et sous la garantie dn tien, cet engagement solennel. A quiconque m'apportera la tête de Rodrigue de Bivar, je promets, avec ma main, tous les biens de la maison d'Orgaz, si sa condition égale la mienne; et, s'il n'est pas de sang d'hidalgo et de souche connue, je lui donnerai de grand cœur la moitié de ma fortune*. Sire, ne repousse pas ma prière, ou tes sujets et les étrangers seront fondés à dire que tu es indigne de régner et (pie. m'ayant enlevé l'honneur, je n'ai trouvé en toi ni sagesse, ni raison, ni justice, ni pitié.

Le Roi. Ce que vous demandez est très grave! Assez de plaintes, c'est bien.

DiÈGUE. — Sire, à mon tour je supplie Ta Majesté de satisfaire Chimène et de couvrir de ton autorité roj aie la proclamation publique et générale de son offre. Je n'en éprouve aucun souci. La tête de Rodrigue de Bivar est bien haute. Il faudrait, pour L'atteindre, être plus grand que les géants, et il y a peu de géants dans le monde.

La Roi. — Puisque les parties sont d'accord, allez, Chimène, et ( / le ban a \ otre convenance.

Chimène. — Je désire te baiser les pieds.

Arias. — Cette Femme est héroïque I

I)ii.i,i i.. Elle n'a pas son égale dans le monde.

CniMi.M-, à part. — Honneur, je t'immole ma vie, pardonne, si je te dois plus encore. (Ils sortent.)

DEUXIÈME TABLEAU

Dans la campagne. Sur la route de Burgos.

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