‹ La jeunesse du CidChapitre 43 sur 54 · VOIT LES BRAS ET LES MAINS COUVERTS D'ULCÈRES ET DE PLAIES · texte numérisé non relu

VOIT LES BRAS ET LES MAINS COUVERTS D'ULCÈRES ET DE PLAIES

La voix du Lépreux. — N'y a-t-il pas ici un chrétien pour secourir ma grande misère ?

Le Cid, à un soldat. — Attache les chevaux. . . On a parlé?

Premier Soldat. — Sans doute.

Le Cid. — D'où vient cette voix? La sollicitude donne plus de prix à la pitié. Entends-tu autre chose ?

Deuxième Soldat. — Non, seigneur.

Le Cid, aux deux soldats. — Puisque nous sommes descendus de cheval, écoutez...

Le Berger. — Je tends en vain l'oreille.

Premier Soldat. — Moi aussi.

Deuxième Soldat. — Moi de même.

Le Cid. — Promenons nos regards sur cette belle campagne. Nous attendrons ici le reste de la troupe. C'est un lieu charmant pour se reposer.

Le Berger. — Et pour manger aussi.

Premier Soldat, au second. — Portes-tu quelque chose dans l'arçon ?

Deuxième Soldat. — Un gigot de mouton.

Premier Soldat. — Et moi, une outre de vin....

Le Berger. — Voilà ce que j'aime.

Premier Soldat. — Et un jambon presque entier.

Le Cid. — Le soleil est à peine levé, vous avez déjeuné, et vous voulez manger encore ?

Le Berger. — Oh ! une bouchée !

Le Cid. —Rendons grâce d'abord au saint protecteur de l'Espagne. Ensuite vous pourrez manger.

Le Berger. — D'habitude, les grâces se disent après avoir mangé. Mangeons.

Le Cid. — Donne à Dieu ta première pensée; une courte prière ne retardera pas ton repas.

Le Berger. — De ma vie, je ne rencontrai un homme aussi dévot et aussi bon soldat !

Le Cid. — La piété excluerait-elle la bravoure?

Le Bergeb. — Oui, certes... Vis-tu jamais un soldat qui ne fût impie et bavard?

Le Cid. —J'en ai rencontré beaucoup. Méfie-toi des soldats hâbleurs et impies. Ce sont des poules mouillées ou des fous. Les meilleurs furent toujours ceux dont la piété discrète sut donner à son temps le lil à l'épée.

Le Berger. - 11 a'empêche que, durant cette étape, chacun se moque de ta dévotion et rit de le voir à cheval, couvert d'une armure dorée, les éperons d'or aux bottes, les plumes au chapeau et un rosaire à la main. Le Cid. — On peut être à la fois un bon chrétien et un chevalier loyal. De l'avis unanime, la droite de Dieu montre mille chemins et tous conduisent au ciel. Aussi bien, le pèlerin qu'elle guide à travers le monde n'a-t-il qu'à chercher la voie cpii convient le mieux à sa condition. Il travaille à son salut, s'il porte dans ses actions une àme pure et simple, le prêtre coiffé de sa barrette, le moine, de son capuchon et le laboureur couvert de son grossier manteau de bure. Peutêtre le sillon tracé par la charrue est-il même le plus sur de tous les chemins. Le soldat et le chevalier, avec son chapeau empanaché, son armure et ses éperons d'or et dont la Hère mine ne le cèdent pas à la piété, fourniront également une bonne étape si leurs intentions sont pures et s'ils ne se trompent pas de route, parce qu'on mérite le ciel parfois en pleurant, parfois en riant, ceux-ci en souffrant,ceux-là en combattant.

Le Lépreux. — N'y a-t-il pas un chrétien, un ami de Dieu?

l.i ('.m. — D'où vient ce nouvel appel?

Li; LÉPREUX. - Rodrigue, le ciel ne se gagne pas seulement dans les batailles.

Le Cid. Arrivez, accourez!. . . La voix s'élève de cette fondrière.

I.i LÉPREUX. —Qu'un frère en Jésus-Christ me donne la main et je sortirai d'ici.

Le Berger. — Je m'en garderai! La tienne est lépreuse et horrible.

PREMIER Soldai. Je ne m'y hasarderais pas.

Le Lépreux. — Ecoute un peu, par le Christ I

Deuxième Soldat. Non, non, moi non plus...

Le Cid, lui tendant lu main. Me voici! C'est une œuvre de miséricorde Après l'avoir touchée, je te baiserai même la main.

Le Lépreux. - Tout profite, Rodrigue: là tuer un ennemi, ici secourir un fr<

Le Cm. - Je trouve une grande consolation dans la pratique des vertus chrétienn '

Le Ci ii. ii v — Les œuvres de charité sont les échelons du ciel. Elles conviennent si bien au chevalier et rehaussent à tel point son caractère, qu'elles devraient être mises au nombre de ses obligations. A\ec leur aide le chevalier, dont l'acier de l'épée et de la lance disparaissent vah l'or et dont le casque est caché sous les plumes, s'élèvera de degré < n degré et eût-il des ailes, lutlàl-il de vitesse avec le vol «le l'oiseau, il n'aurait i raindfe de trouver fermée la

porte du ciel. Ah! bon Rodrigue!

Le Cid, lui donnant la main et l'attirant. — Ami, quel ange parle par ta bouche d'infirme? Courage, tiens ferme, viens. Comment sais-tu mon nom ?

Le Lépreux. — Je t'ai entendu nommer... à l'instant, lorsque tu venais sur le chemin.

Le Cid. — Je devine quelque mystère dans chacune de tes réponses. Quelle mauvaise étoile t'a conduit ici ?

Le Lépreux. — Quel bonheur, plutôt! Je suivais le chemin, je m'en détournai pour me reposer, mais cette pensée a failli m'ètre funeste. Je me trompai, en effet, de sentier, m'engageai dans le ravin et roulai au fond de cette fondrière où, depuis deux jours entiers, je n'ai rien mangé.

Le Cid. — Etrange aventure ! Dieu sait la tendresse que je porte aux déshérités. Que me devait-il de plus qu'à toi? Pourquoi entre nous a-t-il réparti ses biens d'une manière aussi inégale ? Je n'ai pas plus de mérite que toi, étant comme toi d'os et de chair, et, cependant, grâce au ciel, je possède la fortune et la santé. Dieu ne pouvait-il pas nous traiter l'un et l'autre de la même manière? Il est donc juste que je te rende ce qu'il a enlevé de ta part pour ajouter à la mienne. (7/ met un caban sur les épaules du lépreux.) Jette ce caban sur tes pauvres chairs ulcérées. (Aux soldats.) Où a-t-on mis les bâts des mulets? Les portera-t-on bientôt?

Le Berger. — Les voilà, on les porte, mais ils sont pesants.

Le Cid. — En attendant, donnez-moi les provisions qui étaient dans les arçons.

Le Berger. — J'avais faim; maintenant l'appétit m'a passé. La vue de cette lèpre m'a tourné le cœur.

Premier Soldat. — Moi aussi, je suis bien résolu à ne pas manger.

Deuxième Soldat, à ses camarades. — C'est tout mon cas. (A Rodrigue.) Il n'y a qu'une seule assiette et, par malheur, elle est là.

Lk Cid. — Cette seule suffira.

Deuxième Soldat. — Toi, seigneur, tu pourras manger sur le sol.

Le Cid. — Non, je ne veux pas être ingrat envers Dieu. (Aulépreux.) Approchez-vous, mangez; nous nous servirons de la même assiette. (Ils s'asseyent tous deux et mangent.)

Premier Soldat. — J'ai des nausées.

Deuxième Soldat. — Je vais vomir.

Le Berger, aux soldats. — Pouvez-vous assister à un pareil spectacle ?

Le Cid. — Je m'explique votre répugnance. Eloignez-vous, je le permets, laissez-nous seuls si vous éprouvez un dégoût trop violent. Le Berger. — Les laisser seuls avec l'outre ! Bon Dieu, c'est vraiment trop cruel ! (Le berger sort avec les soldats.)

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