SCÈNE VIII LE LÉPREUX ET LE CID
Le Lépreux, an Cid. — Que Dieu vous le rende!
Le Cid. — Mangez.
Le Lépreux. — Je n'ai plus faim. Gloire à Dieu I
Le Cid. — Vous n'avez presque rien pris. Buvez, frère, buvez et reposez-vous.
Le Lépreux. - Le divin maître a toujours payé les bonnes œuvres.
Le Cid. — Dormez un peu, je veillerai sur vous; je serai là, je demeurerai à votre côté.... Mais... moi-même . . m'assoupirais-je ? Serait-il vrai?. . . Le sommeil me gagne; ce n'est pas naturel. Recommandons-nous à Dieu et abandonnons-nous à sa volonté. (Il s'endort.)
Le Lépreux. — Oh ! qu'il est grand ton courage, qu'elle est grande ta bonté 1 O grand Cid ! ô grand Rodrigue ! ô grand capitaine chrétien ! A toi le bonheur et à moi la joie; carie ciel te donne la bénédiction par ma main et le Saint-Esprit lui-même t'envoie ce souille par ma bouche. (Le Lépreux souffle dans le dos de Rodrigue et disparait. Le Cid se réveille, mais un instant après, pour donner au Lépreux le temps de se vêtir en saint Lazare.)
Le Cid. — Qui m'embrase et m'anime, d'où vient l'émotion que je ressens? Jésus ! Ciel ! Saints du paradis ! Le pauvre, qu'est-il devenu ? Une douce chaleur me pénètre ; comme la foudre, elle m'a traversé le corps des épaules à la poitrine. Qui ai-je secouru? Je le devine et Dieu le sait. Quelle odeur exquise et suave a laissé son haleine divine ! Voici le caban, voici les traces de ses pieds. (Il se penche vers le sol.) Dieu m'assiste, elles sont empreintes jusque sur les rochers. Je puis les suivre sans crainte... (En haut apparaît le Lépreux vêtu d'un suiplis blanc. Il n'est autre que saint Lazare).
Le Lépreux, sans être vu ni entendu de Rodrigue. — Renonces-y, Rodrigue!
Le Cid. — Je sais qu'elles me conduiront au ciel. Mais ce souffle, cette chaleur qui réconfortent et vivifient me traversent plus forts et plus puissants. (Le Cid en se relevant aperçoit saint Lazare).
Le LÉPREUX. — Je suis saint Lazare, Rodrigue, et je fus ce pauvre que tu as secouru et honoré. (Le (Ad tombe à genoux.) Cette action a été si agréable à Dieu que tu seras un héros miraculeux, un capitaine incomparable, renommé dans les siècles à venir, un vainqueur invincible ; seul parmi les hommes, on te verra triompher après la mort. Comme preuve de l'avenir qui t'est promis, après avoir senti cette vapeur, ce souille souverain qui, des épaules jusqu'à la poitrine, a embrasé ton être, cours au devant des exploits, recherche les aventures lorieuses, et le saint patron de l'Espagne te donnera la victoire! Va maintenant, retourne à la cour puisqu'elle est près d'ici, le roi t'y espère et réclame Le secours de ton bras. (Il disparaît.)
Le Cid. — Je voudrais avoir des ailes et faccompagner au paradis. Mais le ciel enveloppe ton vol dans les nuages et je ne puis que suivre en les baisant, les traces que tu as laissées sur la terre. (// sort.)
TROISIÈME TABLEAU
Une salle dans le palais du Roi.