‹ La jeunesse du CidChapitre 45 sur 54 · LE ROI DON FERNAND, DIÈGUE LAYNEZ, ARIAS GONSALVE, PÉRANZULEZ · texte numérisé non relu

LE ROI DON FERNAND, DIÈGUE LAYNEZ, ARIAS GONSALVE, PÉRANZULEZ

Le Roi. — J'ai en vous trois une confiance si entière, mes chers parents. . .

Arias. — Tu nous honores.

Le Roi. — ... Que je voudrais recourir à vos lumières et vous soumettre mes projets. Hésitant, perplexe, j'ai différé ma réponse au sujet de Calahorra, parce qu'une résolution sage et mûrie naît de longues réflexions. Mais aujourd'hui que les négociations ont échoué, celui d'Aragon m'observe combien il serait regrettable de réunir des troupes nombreuses pour régler un différend sans importance et il tient pour une action inhumaine, qui obscurcirait notre gloire, d'acheter Calahorra au prix des flots de sang chrétien. Il me propose de confier la défense de sa cause et la justification de ses droits, non pas à une armée, mais à un seul homme, à une seule poitrine, à une seule lance, à une seule épée qui combattrait le champion de Castille. Calahorra serait le lot du vainqueur. Ainsi, se terminerait une querelle que les armes étaient destinées à trancher. 11 m'informe enfin que don Martin Gonzalez, son ambassadeur, soutiendra ses prétentions.

Diègue. — On ne peut nier que la pensée de racheter tant de morts avec une seule vie ne soit humaine, sage et bien digne d'un chrétien.

Péraxzulez. — C'est vrai, mais si les mains de celui d'Aragon sont vaillantes et si ses pieds reposent sur une base solide, c'est qu'il compte sur son ambassadeur. Ne vois-tu pas que don Martin est un géant, qu'il a la force et les proportions d'un Rodomont, d'un Milon, d'un Alcide, d'un Atlante. Peut-être ton adversaire fonde-t-il son espoir sur lui parce qu'il ne dispose ni d'argent, ni de soldats? Mais toi, Sire, tu aurais tort de compromettre le succès que t'assure une armée nombreuse et de t'en remettre à une seule lance, à une seule épée quand tu vois une lame acérée au service d'un bras aussi redoutable...

Arias. — Et en Castille n'y aurait-il plus une épée d'acier?

Diègue. — Là-bas, s'ils ont un Aragonais, ne se présentera-t-il pas ici un Castillan pour être l'appui de tes pieds et le courage de tes mains? Ne se rencontrera-t-il pas un Atlante pour soutenir tes pré-

tentions, ne trouverons-nous pas un arbre où emprisonner les mains de ce Milon, un David qui combatte ce Goliath?

Le Roi. — Depuis bien des jours déjà la cour me voit incertain, hésitant, et pas un homme ne s'est présenté, pas un homme ne s'est offert.

PÉRANZULEZ. — On redoute d'affronter un champion aussi vaillant, et ci' n'est p;is merveille qu'il effraye la Castille, l'homme qui a terrifié le monde.

Le Roi. — Ah I Castille, où en es-tu réduite?

ARIAS. Si les jeunes gens se dérobent, fais état des épées et des conseils des vieillards. Je descendrais dans la lice, Sire, et ne crains pas de placer en moi ton espoir; car dans la poitrine de tous les hommes d'honneur bat le cœur d'un géant.

Le Roi. — Arias Gonsalvel...

Arias, se jetant aux genoux du roi. — Sire, use de ma personne et prends confiance. Mon sang n'est pas tellement glacé que le désir de te servir ne le fasse bouillonner d'impatience.

Le Roi. — J'estime cette offre au poids de ma couronne. Arias, relevez-vous, je ne voudrais pas aventurer votre personne, je ne dis pas pour conserver une ville, mais pour gagner tout l'or du monde.

Arias. — Sire, ne vois-tu pas que la Castille risque de perdre son renom ?

Le Roi. Non, elle ne le perdra pas. Après lui avoir procuré tant de gloire, le blason héroïque dont j'ai confié la garde à mes gens ne souffrira aucune atteinte. Je lui conquerrai Calahorra et j'espère même le promener victorieux à travers le royaume d'Aragon. Que l'on introduise don Martin. (Péranzulez sort et un valet entre aussitôt.) l'\ Valet. — Rodrigue arrive.

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