PAR DES PORTES OPPOSÉES
Don Martin. — Roi puissant de Castille...
LeCid, se prosternant aux pieds du roi. Moi que l'univers connais sous le nom de Grand. . .
Dn.\ Martin. Le Ciel le garde.
Le Cid.— Ta main honore celui qui s'humilie à les pieds.
Le Roi. — Couvrez-vous, don Martin; vous, mon Cid, levez-vous* Monsieur l'ambassadeur, asseyez-vous.
Don Martin. — Je suis mieux ainsi.
Le Roi. — Je vous écoute ainsi. Parlez.
Don Martin. — Je veux te supplier seulement. . .
Le Cid, à part. — Suprême arrogance !
Don Martin. — ... De me donner la réponse que j'attends. As-tu trouvé un Castillan disposé à défendre tes droits? Un Aragonais peut-il espérer le combattre corps contre corps, main contre main? Que l'épée prononce l'arrêt, que la victoire fasse justice, que Calahorra soit reconnue au roi qui aura le meilleur vassal, qu'Aragon et Castille cessent de verser le sang espagnol puisqu'une seule goutte suffit pour acquitter le prix dune ville.
Le Roi. — La Castille compte de si bons chevaliers que je puis remettre au moins vaillant la défense de mes droits et fonder sur lui mon espoir. Je vous désignerais bien l'un d'eux si je ne craignais d'offenser les autres à n'en signaler qu'un. Aussi bien, désireux de suspendre un choix qui blesserait un si grand nombre de prétendants, je ne recourrai qu'à ma seule puissance pour obtenir justice. J'arborerai mes bannières aux multiples blasons, je couvrirai la terre de mes sujets et de mes alliés, mes capitaines marcheront avec eux et l' Aragon verra la force de mes arguments écrits sur la soie de mes étendards. Voilà ce que je ferai ; ton roi en fera contre moi à sa guise.
Don Martin. — J'ai donné cette réponse à mon maître avant de l'entendre de ta bouche. Je savais bien que, l'Aragonais disposant de cette main, aucun Castillan n'aurait l'audace de s'approcher de mes pieds.
Le Cid. — J'éclate! Je ne puis me contenir!... Sire, avec ta permission je répondrai qu'il est lâche d'abuser ainsi de la patience des Castillans. (A don Martin.) Don Martin, les Castillans, habitués à vaincre avec les pieds, ont coutume de défoncer les poitrines, de meurtrir les mains et d'écraser sur le sol les têtes de leurs ennemis, fussent-ils innombrables. Sa Majesté me désignera pour faire éclater cette vérité à l'honneur et à la gloire de ses vassaux.
Don Martin. — Celui qui est assis sur ce trône a le courage et la prudence en partage et il ne le voudra pas.
Le Ciu, se jetant aux genoux du roi. — Sire, reviens sur ta décision pour l'honneur de la Castille ! L'univers doit apprendre et le ciel doit savoir que je sais combattre, que je sais vaincre. Tu ne l'ignores pas du reste. Puis, est-il tolérablc, Sire, que la Castille, pour conserver une ville, perde un monde de considération ? Roi souverain ! Que diraient la France et l'Allemagne si tu n'avais pas à opposer un Castillan à un Aragonais?Douterais-tu même de l'issue de l'entreprise où je m'engage, Rodrigue dût-il être vaincu par don Martin qu'il n'en devrait pas moins entrer dans la lice. Car il est bien pire de refuser le combat que de l'affronter et d'y succomber. C'est là une vérité notoire.
l.i Roi. — Relève-toi, puisque tu relèves mon courage; je me confie en toi, Rodrigue, je mets entre tes mains le sort de mon empire.
Le Cid. — Je baise tes pieds.
Le Roi. Bon Cid!...
Le Cid, se relevant. Le ciel te garde !
Le Roi. - Présente-toi en mon nom dans la lice.
Don Martin.— Tu serais celui qu'un lâche Morillon a nommé Cid?
Le Cm. —Je me tais devant le roi, mais je te répondrai sur le terrain.
l>o\ Martin. —Qui t'abuse? Tu es bien Rodrigue?
Le Cid. — Rodrigue de Bivar.
Don MARTIN. — Toi. . . sur le terrain?