‹ La jeunesse du CidChapitre 48 sur 54 · SCÈNE XI CHIMÈNE, ELVIRE, puis un PAGE · texte numérisé non relu

SCÈNE XI CHIMÈNE, ELVIRE, puis un PAGE

Chimène. — Elvire, il n'est plus désormais de consolation pour mon cœur affligé.

Elvire. — Toi-même a mis à prix la tête de Rodrigue. Quel sujet aurais-tu de te plaindre ?

Chimène. — Ah ! ciel !

Elvire. — Pour t'acquitter envers l'honneur, pour fuir la médisance, n*eût-il pas suffi de poursuivre sans se lasser le meurtrier de ton père et de ton bonheur? Etait-il nécessaire de publier ce ban et le mettre ainsi en péril de mort ; était-il bien utile de rechercher pour toi les occasions de souffrir?

Chimène. — Que pouvais-je faire ? Ah ! peine amère ! Partagée entre l'amour et la vengeance, je fus si humiliée devant le roi que je restai interdite. Alors, il me vint à la pensée une excuse qui justifierait mon trouble. Mes lèvres la dirent, mon àme en pàtit et ma douleur s'accroît des espérances qu'a conçues cet Aragonais.

Elvire. — Aujourd'hui don Martin Gonzalez tient entre ses mains

ta vengeance et emporte, si profondément enraciné dans son cœur, l'image de ta beauté que tu ne saurais douter de son triomphe. Sois assurée qu'il te portera la tête du Cid. Il tient en mépris l'univers, tu ne seras donc pas surprise s'il est la terreur des hommes et l'épouvantai! des enfants.

Chimène. — Pour moi, il est la mort ! Ne prononce pas son nom, Elvirc, considère mon infortune. Je suis née sous une constellation funeste! Console-moi!... Rodrigue ne peut-il pas vaincre? N'a-t-il pas du courage?... Hélas! Il succombera devant l'infortune qui s'attache à ses pas !

l'.i.Yir.i:. — Ne t'abandonne pas a l'affliction.

Ciiimkm;. — Mon destin, deux souverains, sera les fers de ses pieds et les menottes de ses mains. Il lui liera les bras durant le duel... et il donnera la victoire à don Martin.

Elvire. — Connaissant sa force et son audace, tout l'univers le nomme le Cid. Plus puissante que la tienne, son étoile le favorisera peut-être.

Chimène. — S'il triomphe de ma mauvaise fortune, il donnera une grande preuve de sa valeur.

Un page, tenant une lettre à la main. — On vient de porter cette lettre et l'on a dit qu'elle était de don Martin Gonzalez.

Chimène. — Ma lin aura été bien amère, hélas, je le pourrai porclamer! (Au page.) Retire-toi. (A Elvire.) Elvire, viens... viens. (Le page sort.)

Elvire, quand le page est sorti. — Tu peux lire la lettre.

Ciiimkm:. — Oui, tu dis bien .. si j'y vois... L'émotion me rend aveugle. (Elle //'/.)

>• Quitte le deuil, Chimène, revêts des habits de noces, si tu veux parer pour ma gloire celle que je délivrerai du souci. Esclave de tes désirs, seigneur de la beauté, mon courage te promet la tête de Rodrigue. Maintenant je vais vaincre et venger le comte Lozane. Espère dans l'allégresse une main destinée à tant de bonheur... Don Martin... » Ah ! Dieu.. . Qu'est-ce que je sens?

Elvire. — Où vas-tu?. . . Ne peux-tu me parler?

Chimène. — Je vais apitoyer jusqu'aux murailles de ma chambre qui restera désormais close! Je vais gémir et soupirer!

Elvire. — Jésus !

Ciiimkm:. — Je deviens aveugle!.. Je me meurs!.. Viens, montremoi L'entrée, conduis-moi jusqu'à la porte. . .

ELVIRE. — Mais, où vas-tu?

Chimène. — Je poursuis et j'adore l'ombre de mon ennemi. (A

paît.) Que je suis malheureuse ! Ah! mon Rodrigue, je te tue et je te

pleure !

(Elle sort.)

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